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MOST Policy Paper no. 1 - A la recherche de nouvelles strategies de developpement
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UNESCO - GESTION DES TRANSFORMATIONS SOCIALES (MOST)

MOST Policy Papers, No. 1

A la recherche de nouvelles stratégies de développement

Enjeux du Sommet Social

par

Ignacy Sachs

Également disponible en espagnol

Table des matières


Présentation

Au-delà des trois domaines d'action qui figurent sur son ordre du jour - la lutte contre la pauvreté, l'intégration sociale et la création d'emplois productifs - l'enjeu du Sommet social de Copenhague est de relancer, au niveau politique le plus élevé, le débat sur le développement. Le Sommet de la Terre de Rio, en juin 1992, la Conférence du Caire sur la population et le développement, en septembre 1994, l'avaient déjà entamé. La Conférence de Beijing sur les femmes et le développement, en septembre 1995 et le Sommet de la Ville, à Istanbul, en juin 1996, le continueront. Cependant, le Sommet de Copenhague constitue le cadre le plus approprié pour repenser le développement dans sa globalité, dans une perspective transectorielle et transdisciplinaire.

Au vu de ce qui s'est passé en matière de développement depuis 50 ans, dans le Nord, le Sud, l'Est et l'Ouest, il faut faire preuve d'un singulier aveuglement pour se contenter d'attitudes routinières et fatalistes, et notamment, de la posture : "il n'y a pas d'autres politiques possibles".

Il est, au contraire, nécessaire de faire preuve d'imagination et de détermination, afin d'innover, de rechercher de nouveaux paradigmes et de mettre en oeuvre de nouvelles stratégies de développement. Car il existe d'autres politiques, d'autres choix, d'autres orientations possibles.

Cela est, précisément, l'objet de l'analyse ci-dessous du professeur Ignacy Sachs, rédigée à l'occasion du Sommet social, dans le but de nourrir la réflexion et étayer les propositions de politiques de développement que nous espérons voir inscrites dans le plan d'action de Copenhague. Un des plus grands spécialistes internationaux des questions de développement, participant de premier plan aux principaux évènements internationaux depuis un quart de siècle, tels que la Conférence de Stockholm sur l'environnement (1972), le Sommet de Rio sur l'environnement et le développement (1992) et maintenant le Sommet social, et fin connaisseur des institutions internationales, Ignacy Sachs est particulièrement bien placé pour nous proposer de nouvelles pistes à explorer sur la voie du développement.

Son texte reflète certes ses propres analyses, mais il se fonde également sur les résultats d'une série d'activités que l'UNESCO a entreprises afin de préparer le Sommet de Copenhague, auxquelles il a d'ailleurs été associé de près, depuis l'automne 1993, en tant que Conseiller spécial de l'Organisation.

Ces activités, qui témoignent de l'importance que l'Organisation attache aux questions du développement et de sa volonté de jouer un rôle central dans la mise en _uvre du plan d'action adopté à Copenhague, comportent plusieurs volets. D'abord, le Directeur général de l'UNESCO a convoqué, en juin 1994, à Paris, un colloque international intitulé : "Et le développement?", qui a posé le problème dans sa globalité.

Deuxièmement, une série de colloques régionaux ont eu lieu, afin de discuter des perspectives régionales sur le développement social : en novembre 1994, pour l'Amérique latine et l'Asie ; en décembre 1994, pour l'Afrique occidentale et en janvier 1995, pour l'Afrique orientale et australe. La plupart de ces rencontres régionales ont été précédées de colloques nationaux.

Ensuite, deux conférences internationales ont été organisées. La première qui s'est tenue à Bologne, Italie, en décembre 1994, en collaboration avec l'Université et la ville de Bologne, était consacrée au thème de "Politiques publiques, actions populaires et développement social". La seconde, organisée également en décembre 1994, à New Delhi, Inde, en collaboration avec nistads (Institut national pour les études sur la science, la technologie et le développement), portait sur "La science et la technologie pour le développement social".

Enfin, en mars 1995, sur les lieux du Sommet social, l'UNESCO organise trois manifestations : une Rencontre au sommet des 9 pays en développement les plus peuplés (Bengladesh, Brésil, Chine, Egypte, Inde, Indonésie, Mexique, Nigéria et Pakistan) à Copenhague; un grand colloque international intitulé : "De l'exclusion sociale à la cohésion sociale : vers un agenda de politiques", à Roskilde, près de Copenhague, dans le cadre du programme most de l'UNESCO, en collaboration avec l'Institut international des études sociales de l'oit, l'Organisation mondiale de la santé, la Commission de l'Union européenne (d.g.xii), l'orstom (l'Institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération) et l'Université de Roskilde. Ce colloque, qui est l'aboutissement des travaux de l'UNESCO en vue du Sommet social, dont il tire les enseignements et formule des recommandations relatives à des actions futures, doit débattre des questions suivantes : de l'exclusion sociale à la justice sociale ; pour un changement des styles de vie et des modes de consommation dans le Nord et dans le Sud ; de l'Etat-providence à une société qui se prend en charge (caring society) ; le public et le privé : nouveaux partenariats entre acteurs sociaux et rendre les villes vivables; enfin, une table ronde, à Copenhague, sur la "pauvreté et participation civique", en collaboration avec le programme crop (Recherches comparatives sur la pauvreté) du Conseil international des sciences sociales.

Francine FOURNIER
Sous-directeur général pour les sciences sociales et humaines
UNESCO Paris, février 1995


A la recherche de nouvelles stratégies de développement

Les Nations Unies ont convoqué pour le mois de mars 1995, à Copenhague, un Sommet des Chefs d'Etat consacré au développement social. La date de cette réunion est lourde en symboles. En effet, 1995 marquera le 50ème anniversaire du lancement de la bombe atomique sur Hiroshima, de la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la création de l'onu. Ce sera donc une occasion privilégiée pour dresser un bilan en clair-obscur du demi-siècle écoulé et s'interroger sur la possibilité d'infléchir le cours des cinquante prochaines années et de parvenir à un résultat plus satisfaisant en matière de paix et de développement, les deux objectifs centraux des Nations Unies.


Le demi-siècle écoulé

Bilan en obscur-clair devrait-on dire plutôt, parce que tout au long de la période qui a suivi la seconde guerre mondiale se sont succédés des conflits sanglants sur fond politique, ethnique, voire religieux, des violences institutionnalisées, des atteintes multiples aux droits fondamentaux, l'imposition de régimes autoritaires et de pratiques de démocratie de façade.

Pendant la guerre froide, l'équilibre de terreur entre les deux superpuissances a permis d'éviter le pire : le conflit mondial entraînant l'holocauste nucléaire. La fin de la guerre froide n'a pas définitivement éliminé ce danger mais elle en a réduit considérablement la probabilité. En revanche, les conflits locaux se sont multipliés. Notre siècle s'achève sur une nouvelle vague de génocides en Afrique et au coeur de l'Europe, qui voit ainsi resurgir sa longue séquence des horreurs : les deux guerres mondiales, les camps d'extermination et les goulags.

Cependant, pour ce qui est de la géopolitique, deux bouleversements majeurs sont survenus : la décolonisation et l'émancipation des pays colonisés et dépendants 1 puis l'effondrement du socialisme réel en 1989, suivi de l'éclatement de l'Union Soviétique. A cela il faut ajouter la fin du régime d'apartheid en Afrique du Sud survenue en 1994 et l'espoir, encore tenu, d'une paix durable au Moyen-Orient.

Aussi bien la décolonisation que l'effondrement du socialisme réel constituent deux césures historiques irréversibles, dont les conséquences et les séquelles continuent à peser lourdement sur notre présent. Au-delà des simplifications outrancières qui voudraient remplacer le schéma bi-polaire de la guerre froide par un prétendu choc de civilisations, la recherche des identités constitue un terrain fertile pour l'épanouissement des ethno-nationalismes et des fondamentalismes dangeureusement anachroniques. L'historien polonais Witold Kula (1960) définissait le sous-développement comme une coexistence d'asynchronismes. Dans cette perspective, on peut parler d'une involution ou d'un processus de sous-développement assez généralisé, simultané aux phénomènes de mondialisation dont les impacts économiques et sociaux différenciés, positifs et négatifs, demandent à être évalués en profondeur. Leur appréciation uniformément positive relève de la théologie du marché et non d'une analyse scientifique.

La période que nous venons de vivre a connu un essor sans précédent de la puissance technicienne, du volume des biens et des services produits et des échanges commerciaux. Les styles de consommation et les modes de vie se sont profondément transformés pour une majorité d'habitants des pays industrialisés et une minorité de ceux des pays du tiers monde, sans que les progrès matériels, indiqués par la progression des moyennes, se soient généralisés. Dans un pays aussi riche que la France, une fracture sociétale sépare aujourd'hui les deux tiers des gagnants du tiers des perdants, de plus en plus exclus de la société de consommation et privés de l'exercice de leur droit, pourtant fondamental, au travail. En d'autres mots, la France a aussi son "quart monde" et le Sud est dans le Nord. La minorité nantie dans les pays du tiers monde constitue en revanche un Nord dans le Sud, sans que l'on puisse parler d'enclaves territorialement délimitées. Le Nord et le Sud se côtoient et s'interpénètrent, en particulier dans les grandes villes.

Le monde s'est rétréci du fait de la révolution des transports et, à un degré encore plus significatif, de celle de la communication 2. Ces progrès techniques sont à la base des phénomènes de mondialisation, déjà mentionnés, qui se manifestent de façon inégale dans des domaines aussi variés que la finance, l'économie, la technique et la culture.

A l'heure actuelle, nous vivons un découplement de l'économie financière et de l'économie réelle (Drucker, 1986) avec, comme conséquence, la mise en place de circuits de spéculation financière qui drainent les capitaux qui auraient pu financer des investissements productifs et contribuer à la création d'emplois. Les entreprises transnationales sont devenues les principaux acteurs de l'économie et des échanges commerciaux au point de rendre obsolètes les statistiques de la production et du commerce international présentées sous forme d'agrégats nationaux.

Les médias propagent partout les mêmes représentations de la "bonne vie", fondée sur la consommation effrénée et le rêve hollywoodien. Une minorité réduite d'hommes et de femmes se déplace avec facilité à travers la planète, au point de faire du tourisme et des voyages un secteur privilégié de l'économie 3. Cependant, la majorité des habitants de notre planète continue à vivre comme s'ils étaient des glebae adscripti. Le contraste est frappant entre les restrictions à la mobilité de la main d'oeuvre à l'échelle internationale et la mobilité de plus en plus grande des autres facteurs de production.

La science et la technique sont très imparfaitement maîtrisées. Prométhée s'est empêtré, pour emprunter une métaphore à Jean-Jacques Salomon (1984) 4. La puissance destructrice des techniques dont l'usage reste subordonné à la recherche de profits financiers et économiques à court terme s'est en outre manifestée par la dégradation de l'environnement, dont la gestion prudente est devenue un impératif mondial, comme l'a montré le Sommet de la Terre, réuni à Rio de Janeiro en 1992.

Surtout, le progrès scientifique et technique n'a pas tenu ses promesses d'un bien-être généralisé pour l'ensemble de l'humanité. En 1930, Keynes s'attendait à ce que le problème économique de l'humanité soit définitivement résolu en l'espace d'un siècle. Pour la première fois depuis son avènement sur notre planète, l'homme pourrait alors faire face à son problème véritable : "comment employer la liberté arrachée aux contraintes économiques, comment occuper les loisirs que la science et les intérêts composés auront conquis pour lui, de manière agréable, sage et bonne?" (Keynes, 1971, p. 136).

Notre puissance technicienne suffirait d'ores et déjà pour offrir à tous et à chacun un confort matériel raisonnable. Selon les données de la Banque Mondiale, le revenu moyen par tête au niveau mondial était proche de 4 300 $ en 1992. A titre de comparaison, le revenu par tête au Royaume-Uni était de 4 593 $ en 1900 et celui des Etats-Unis à la même époque de 4 096 $ (Maddison, 1994).

Cependant, l'inégalité qui caractérise la distribution des revenus, entre pays et à l'intérieur des pays, enlève toute signification à cette moyenne. En 1991, le cinquième le plus riche de la population mondiale s'appropriait 84,7 % du PNB mondial alors que le cinquième le plus pauvre en était réduit à 1,4 %. En l'espace de 30 ans, la disparité des revenus entre ces deux groupes extrêmes est passée de 30 à 1 à 60 à 1.

Figure 1.

Fait plus important encore, dans les sociétés modernes l'exclusion prend le pas sur l'exploitation. Les riches n'ont plus besoin des pauvres. C'est sans doute la raison pour laquelle ils ont tendance à les oublier 5.

La distribution de plus en plus inégale des fruits du progrès technique et économique résulte d'une mauvaise organisation sociale et politique, et non de la pénurie des biens. Elle met en cause le pouvoir politique incapable d'assurer le bon usage de la puissance technicienne (Ruffolo, 1988). Nous sommes ici au coeur de la notion de maldéveloppement (Sachs, 1984), qui n'est pas incompatible avec une croissance de l'économie, même forte. C'est que, croissance et développement ne sont pas synonymes. Tant que persisteront les énormes disparités sociales, la croissance sera certainement une condition nécessaire, mais nullement suffisante, du développement, les aspects distributifs et qualitatifs ne pouvant être négligés. Il est faux de dire que les exorbitants coûts sociaux et écologiques de certaines formes de croissance économique constituent les "dégats inéluctables du progrès".

Progrès pour qui ?

Cette problématique sera abordée au Sommet de Copenhague, à travers la discussion des trois points de l'ordre du jour de cette conférence : la lutte contre la pauvreté, l'intégration sociale et la création d'emplois productifs. Il n'est ni acceptable, ni nécessaire que les progrès financiers et économiques soient payés par un chômage et un sous-emploi structurels, débouchant sur des phénomènes de plus en plus généralisés d'exclusion sociale et de pauvreté.

L'articulation de l'ordre du jour de Copenhague, comme d'ailleurs ce fut aussi le cas de celui du Sommet de la Terre en 1992, constitue un refus implicite des théories économicistes faisant de la croissance l'objectif central sinon unique. Elle sonne aussi le glas de la croyance à la diffusion quasi automatique des fruits de la croissance économique à l'ensemble de la société. Comme l'écrit Louis Emmerij (1994), "nul ne saurait contester le fait que la croissance économique est, à long terme, efficace pour atteindre les objectifs sociaux et lutter contre la pauvreté, mais trois à cinq générations peuvent être nécessaire pour parvenir au but. En d'autres termes, la période de transition serait humainement insupportable et politiquement irresponsable".

C'est pourquoi il est nécessaire de traiter simultanément les cinq thèmes de la paix, de l'économie, de l'environnement, de la justice et de la démocratie en prenant les conditions sociales comme point de départ des efforts en vue du développement 6. Le présent texte a une visée beaucoup plus limitée. Il se borne à analyser les aspects de la problématique du développement qui paraissent mériter une attention spéciale. Dans ce qui suit, après avoir examiné la crise sociale généralisée à l'ensemble des continents en insistant sur l'insertion productive à travers l'emploi et l'auto-emploi, nous aborderons la recherche de nouveaux paradigmes de développement à partir des questions suivantes : le dépassement de l'économicisme, le besoin d'une axiologie universelle, les rapports entre l'économique, l'écologique et le social, la régulation démocratique des économies mixtes, la redéfinition du rôle de l'Etat, les nouvelles formes de partenariat entre les acteurs sociaux, la science et la technique au service du développement social et les réformes du système international.


La crise sociale généralisée

La Conférence de Copenhague sera confrontée à une crise sociale généralisée qui, sous des formes et des intensités différentes, touche à peu d'exceptions près les pays du tiers monde, ceux de l'Europe de l'Est et de l'ancienne Union Soviétique (appelés aujourd'hui pays en transition) et même les pays industriels.

Dans le tiers monde les anciens pauvres, victimes du sous-développement de l'appareil productif, ont été rejoints par les nouveaux pauvres, victimes d'un concept mimétique de modernité construite par la transposition des techniques les plus modernes venues des pays industrialisés. Certes, l'usage sélectif de ces techniques s'impose. Cependant, l'ouverture indiscriminée des économies du Sud risque d'intensifier les processus de dualisation de l'économie et de la société avec, pour conséquence, la montée des exclusions et la menace, à terme, de l'apartheid social.

Les pays en transition doivent faire face simultanément à un triple défi. Il leur faut stabiliser leurs économies, créer de toutes pièces l'ensemble des institutions nécessaires au fonctionnement des économies à dominante de marché et enfin, procéder à une restructuration profonde de l'appareil de production de façon à augmenter son efficacité, sa compétitivité sur les marchés internationaux et sa performance concernant la gestion de l'environnement. A plusieurs égards, les problèmes des pays en transition ressemblent donc à ceux des pays du tiers monde 7.

Une telle transformation ne saurait se faire sans des coûts sociaux élevés. Mais le choix d'une stratégie inspirée par l'illusion qu'il était possible d'implanter instantanément le capitalisme et le règne souverain de l'économie de marché semble avoir augmenté ces coûts et, de surcroît, les faire durer au-delà du nécessaire. La dégradation des rapports sociaux, la détérioration des services de santé, d'éducation et de prévoyance, l'apparition d'un chômage structurel élevé et difficile à résorber, la vulnérabilité des pays en transition à un traitement de choc représenté par l'ouverture trop brusque de leurs économies, la permissivité par rapport aux pratiques du capitalisme sauvage constituent autant de facteurs qui pèsent négativement sur le bilan de la grande transformation, tout au moins pour le moment.

Sans aucun doute, l'élément le plus surprenant de la crise sociale est constitué par la détérioration de la situation des pays industriels, survenue après des décennies d'un progrès économique et technique particulièrement rapide.

On pourrait presque dire que nous assistons à leur tiersmondialisation. En effet, l'outillage intellectuel, naguère mis au point pour étudier la dualisation économique et sociale des pays post-coloniaux et rendre compte des phénomènes d'exclusion sociale et de ségrégation spatiale a fait un retour en force dans le débat qui agite actuellement la plupart des pays industrialisés. Le chômage, la précarisation du travail et les différentes exclusions qui en résultent sont devenus endémiques. L'euphémisme "sociétés à deux vitesses" ne trompe plus personne. Marshall Wolfe (1994) distingue plusieurs exclusions : celles des moyens de subsistance (livelihood) ; des services sociaux, de la protection et des réseaux de sécurité ; de la culture de consommation ; du processus de choix politiques ; des bases d'organisation populaire et de solidarité et enfin, de l'aptitude à comprendre ce qui se passe.

Tout se déroule donc à l'inverse de ce que les théories optimistes du développement laissaient prévoir. Au lieu de la disparition du secteur traditionnel par le transfert progressif de l'excédent de sa main-d'oeuvre vers le secteur moderne, nous assistons à l'expulsion du trop-plein des travailleurs du secteur moderne vers des secteurs d'économie "informelle", "grise" ou carrément "noire", voire à leur marginalisation pure et simple, ce qui les voue aux affres de l'oisiveté forcée et les condamne à la condition d'assistés, pour certains du berceau à la tombe.

Au moment où nous en avons le plus besoin, l'Etat-protecteur (Welfare State) est mis sur la sellette et même partiellement démantelé sous prétexte de ses coûts excessifs, de ses lourdeurs bureaucratiques et de la prétendue efficacité des formules de rechange, postulant la marchandisation des services sociaux. Certes, les modalités de fonctionnement des Etats protecteurs doivent changer. Mais il ne faut pas oublier qu'ils constituent la seule contribution réellement positive que l'Europe ait donné, en ce XXème siècle, au monde, fruit d'un siècle et demi de luttes sociales et aussi de concurrence avec le socialisme réel, à l'époque où celui-ci avait encore une crédibilité aux yeux d'une partie importante de l'opinion publique occidentale.

Plus que jamais, les objectifs du plein-emploi et d'une protection sociale généralisée et adéquate représentent un élément fondamental de l'identité européenne. Au lieu de défendre les acquis sociaux sous leur forme actuelle, il faut inscrire à l'ordre du jour une réforme profonde des Etats protecteurs, sans pour autant les déresponsabiliser et s'en remettre uniquement aux mécanismes de marché. La direction que doit prendre cette réforme est claire : il faut aider les sociétés à se prendre mieux en main, avec l'aide de l'Etat, en recherchant des formes multiples de partenariat dans la production des services sociaux entre les usagers, la société civile représentée par le monde associatif et les autres composantes de l'économie sociale (coopératives et mutuelles), les pouvoirs publics à tous les niveaux du local au national, et enfin, les entreprises 8.

Les trois points à l'ordre du jour de la Conférence de Copenhague sont étroitement imbriqués. Il nous semble, pourtant, que l'ordre logique donne la priorité à la mise en oeuvre de politiques proactives s'attaquant aux racines du mal, à travers l'insertion productive, à travers l'emploi ou l'auto-emploi. Les politiques assistantielles de prise en charge des pauvres sont certes nécessaires au vu de la dimension et de l'urgence du problème de la pauvreté. Mais, à elles seules, celles-ci n'apportent pas de solutions durables. Les exclus assistés continueront à être des exclus, aussi longtemps qu'ils n'auront pas trouvé une place dans l'économie.

De la même façon, l'intégration sociale qui fait intervenir de nombreux facteurs culturels et des formes d'organisation sociale dépend, pour une bonne part, de la capacité d'assurer à l'ensemble des différentes composantes de la population, au-delà de leurs différences sociales, ethniques ou religieuses et de leur niveau d'éducation, des conditions leur permettant de gagner par leur travail les moyens d'une vie décente.

L'explosion démographique est souvent présentée comme la cause principale du sous-emploi et du chômage aigus dans les pays du Sud. Cette thèse demande pourtant à être nuancée à travers une lecture plus attentive de la boucle population-développement. Tant que les populations du Sud n'auront pas accédé à une sécurité alimentaire et sociale, qu'elles connaîtront des taux de mortalité infantile élevés et que leur éducation, en particulier pour ce qui est des filles, restera déficiente, il sera difficile de les persuader du bien-fondé des politiques de limitation des naissances. Leur rationalité parcellaire au niveau familial continuera à se heurter à la rationalité globale. La transition démographique ne peut aboutir sans développement social sous-tendu par l'insertion productive.

La priorité qu'il faut attacher au problème de l'emploi et de l'auto-emploi est d'autant plus grande que l'oisiveté forcée 9 constitue une forme irréversible de destruction des vies humaines, le temps perdu ne pouvant être ni stocké, ni récupéré. Le vrai défi est de briser la dynamique du chômage et de l'exclusion et de lui substituer une dynamique de l'emploi (Brunhes, 1993). L'ampleur du problème apparaît à la lecture des statistiques et des projections.

Le bit a élaboré des projections de la population économiquement active (pea) pour la période 1985-2025, qui nous serviront pour évaluer l'ordre de grandeur du nombre d'emplois à créer, nécessaires pour absorber les nouveaux venus sur les marchés du travail au cours de la présente et des deux prochaines décennies, sans tenir compte de la nécessité de résorber le chômage existant (bit, 1986).

En effet, comme l'indique le tableau 1, de 1990 à l'an 2000, la population active augmenterait de 389 millions puis, au cours des deux premières décennies du vingt-et-unième siècle, de 394 et 351,5 millions. L'essentiel des nouveaux emplois à créer se situerait dans les régions moins développées : 92,5 % de l'accroissement total entre 1990 et l'an 2000, 97 % entre 2000 et 2010, plus de 100 % entre 2010 et 2020, puisque, au cours de cette dernière période, la pea des régions plus développées connaîtrait une réduction de 400 millions de personnes.


Tableau 1. Accroissement de la PEA (projections du BIT en millions)

.                           1990             2000             2010

Régions moins                360              383              352
développées

Régions plus                 29               11               -0,4
développées

Monde                        389              394              351,5


Ces données ne tiennent pas compte des chômeurs et des sous-employés déjà existants. Environ 30 % de la population active du monde se trouvent dans cette condition, selon les estimations des Nations Unies. Leur absorption demanderait la création de nombreux emplois additionnels. Selon la Commission Internationale pour la Paix et l'Alimentation, pour assurer le plein-emploi, il faudrait créer environ un milliard de nouveaux emplois au cours de la présente décennie (1994, p. 71).

Suivant les données du bit, la situation des régions plus développées paraît, à première vue, confortable, le taux annuel d'accroissement de leur pea étant de 0,49 % à peine au cours de la présente décennie et de 0,34 % au cours de la prochaine. Créer quelques 3 millions de postes de travail par an ne devrait pas poser problème, si l'on songe que dans les pays à revenu élevé la formation brute du capital s'élevait, en 1991, selon les données de la Banque Mondiale, à 3 750 milliards de dollars (à comparer avec 1 010 milliards pour le reste du monde).

Pourtant il n'en est rien. Au lieu de créer des emplois, les investissements productifs remplacent plutôt les hommes par les machines. Dans de nombreuses branches industrielles, la relation entre la croissance et l'emploi change de signe. La course à la compétitivité se traduit par des taux de croissance de la productivité supérieurs aux taux de croissance de la production. Pour ne citer qu'un exemple particulièrement instructif, entre 1980 et 1992 l'Espagne a doublé son pib sans créer un seul emploi additionnel. Nous nous trouvons dans une situation structurellement nouvelle, qui résulte d'une conjonction de plusieurs facteurs. Nous en mentionnerons quatre.

Les faits ont démenti l'attente optimiste de ceux qui, prêchant la course permanente à l'innovation technologique (Riboud, 1987), promettaient une croissance de l'emploi dans le secteur des services modernes supérieure au nombre d'emplois directs supprimés dans les usines à travers l'automation. Les progrès récents de la bureautique sont allés dans le même sens du remplacement des hommes par les machines dans le secteur tertiaire.

Le lien entre la production et l'emploi se desserre, la croissance intensive prend le pas sur la croissance extensive. Pour ce qui est de la France, E. Malinvaud table à terme sur un taux de croissance de 3 % s'accompagnant d'une augmentation de l'emploi de 1 % l'an et d'une baisse du chômage au rythme annuel de 0,5 % 10.

Cette tendance lourde de la phase actuelle du progrès technique va de pair avec la déconnexion entre l'économie réelle et l'économie financière, dont l'essor explosif marque cette fin du vingtième siècle (Drucker, P., 1986). Comme nous l'avons déjà dit, l'appât des gains spéculatifs détourne vers le grand casino des marchés financiers les capitaux qui auraient pu être investis productivement. Leur stérilisation ralentit la croissance de l'économie réelle.

Dominées par l'idéologie du consumérisme, les sociétés industrielles n'ont pas su profiter des croîts de la productivité pour procéder à une réduction drastique du temps de travail socialement nécessaire. Il est vrai qu'alors que le travail occupait deux cent mille heures dans la vie d'un Français à la fin du XIXème siècle, il n'en occupe que soixante dix mille actuellement (Rigaudiat, 1993). Mais les conditions objectives existent à présent pour accélérer cette évolution. De Kropotkine à Gorz et Illich, en passant par Bertrand Russell et Keynes, de nombreux penseurs ont formulé des propositions allant dans le sens d'une révolution du temps libéré et une réorganisation de la société permettant de travailler moins pour travailler tous pour reprendre le titre d'un ouvrage récent (Aznar, 1993).

La crise actuelle semble favoriser une reprise de ce débat dont les dimensions éthiques et culturelles vont bien au-delà des modalités techniques de réduction ponctuelle du temps de travail. La mise en oeuvre d'une politique de redistribution équitable du travail socialement nécessaire demande une véritable révolution culturelle et des transformations institutionnelles profondes 11. La situation peut cependant être améliorée à travers la modification des politiques fiscales et parafiscales qui augmentent le coût de la main d'oeuvre par les charges sociales, qui pourraient être financées d'une autre façon, par exemple par une taxe sur les équipements ou la tva dûment modulée.

L'évolution récente de la pensée économique dominée par les théories néo-libérales explique l'insuffisance des politiques d'emploi et plus généralement des politiques publiques de développement.

Le déclin puis l'effondrement du socialisme réel furent interprétés comme un feu vert pour revenir à un capitalisme pur et dur, dont les succès se mesurent par la progression des indices des valeurs boursières et par le volume des profits, et non par la création d'emplois. Des règles draconiennes d'ajustement des équilibres macroéconomiques et monétaires et de libéralisation furent édictées par le fmi et la Banque Mondiale, protégeant les intérêts des créanciers des pays endettés. Bien que le fmi et la Banque s'en défendent, les politiques d'austérité imposèrent de lourds sacrifices aux classes sociales les plus défavorisées 12. Sous prétexte de combattre les excès de l'étatisme, la dérégulation, la privatisation et l'austérité budgétaire furent utilisées pour réduire le champ d'action des Etats et renforcer la position des grandes entreprises privées, nationales et étrangères. A peu de détails près, la même stratégie fut proposée aux pays en transition vers l'économie de marché.

L'échec des pays industrialisés à réduire le chômage, en dépit des moyens financiers dont ils disposent, permet de mesurer l'ampleur du défi auxquels sont confrontés les pays moins développés. Au cours de la présente décennie, ils devraient créer 12 fois plus de postes de travail rien que pour absorber les nouveaux venus sur le marché du travail avec une formation brute de capital fixe quatre fois inférieure ! Une conclusion s'impose immédiatement. Il est simplement impensable de reproduire dans les pays du Sud les modèles du Nord. Ces pays ne peuvent pas non plus se soumettre, au nom de la compétitivité et de l'insertion dans l'économie globale, au rythme infernal de la "destruction créatrice", que même les pays les plus riches ont du mal à tenir.

C'est pourtant le chemin choisi par les élites du tiers monde. L'on comprend la véhémence avec laquelle Kothari les critique dans l'ouvrage déjà cité, proposant pour l'Inde une approche du développement fondée sur le renforcement des capacités de la société civile (social empowerment), la planification décentralisée, la promotion des emplois, plutôt que de la croissance en tant que telle, l'essor des campagnes et du marché intérieur, plutôt que la priorité excessive accordée aux exportations.

Nous retiendrons de ses propositions l'accent mis sur la nécessité de considérer l'emploi comme une variable-clé des stratégies du développement. Une politique fine d'emploi, élaborée à partir des données du terrain, apparaît ainsi comme un volet fondamental des politiques publiques de développement auxquelles nous reviendrons ultérieurement 13. Tout en reconnaissant la gravité de la situation, nous pensons que des marges de manoeuvre existent dans ce domaine, à condition de revoir, de fond en comble, les objectifs et les modalités du développement. Lorsque, au pays des merveilles, Alice demanda poliment au chat comment il fallait faire pour sortir de l'endroit où elle se trouvait, le chat lui répondit : "cela dépend pour une bonne part de l'endroit où tu veux aller".


Le développement reconsidéré

Le rapport déjà cité de la Commission Internationale pour la Paix et l'Alimentation (1994) considère, à juste titre, que la recherche de nouveaux paradigmes de développement s'inscrit au rang de grandes priorités du moment. L'étatisme est-européen s'est écroulé mais il n'y a pas de place non plus pour le capitalisme pur et dur. "Plutôt que de chercher un vainqueur et un vainqu, il est urgent de trouver un successeur qui combine et synthétise les valeurs éclairées des deux systèmes" (p. 154). Le bien-être de tous les hommes doit déterminer la politique sociale, les économies de marché doivent s'engager à garantir le droit de chaque citoyen à l'emploi.

Le Rapport reprend à son compte l'opinion du Secrétaire Général de l'onu, considérant que le plus important défi intellectuel des années à venir est le renouveau de la pensée sur le développement. Le monde a suffisamment d'expériences et d'informations pour formuler une théorie intégrée du développement, vue comme un processus social et centrée sur tout l'homme et tous les hommes. Le Sommet social de Copenhague devrait en donner le coup d'envoi.

La tâche est difficile. Elle demande, d'une part, de reconnaître l'existence d'une crise sociale généralisée affectant, comme nous l'avons déjà mentionné, avec des modalités et intensités différentes tous les groupes de pays, y compris les pays industriels.


Dépasser l'économicisme

D'autre part, elle exige le dépassement de l'économicisme, qui constitue encore le courant dominant de la pensée et se traduit par l'acceptation explicite ou implicite de la théorie de la percolation (trickle down theory). Selon cette théorie, l'économie est aux commandes. L'essentiel est donc d'assurer les contrôles macro-économiques permettant une croissance raisonnable et le reste se fera de lui-même. Les bénéfices découlant de cette croissance finiront par irriguer tout le tissu social se propageant jusqu'à la base même de la pyramide. Il est vrai que l'ordre du jour du Sommet de la Terre et, encore plus, celui du Sommet social, s'inscrivent implicitement en faux contre le "trickle down", mais la pratique de nombreux gouvernements continue à s'appuyer sur cette théorie et les courants néo-libéraux les plus extrêmes la prônent ouvertement.

Un autre volet de cette pensée consiste à surestimer l'importance de la compétitivité, érigée au rôle d'une véritable idéologie sous-tendue par une théorie superficielle de la mondialisation présentée uniquement sous ses aspects positifs, comme si l'augmentation des flux financiers, commerciaux et techniques devait toujours se faire au bénéfice de tous les partenaires, y compris les plus faibles. Le concept d'interdépendance est souvent mis en avant pour éluder l'analyse du degré d'asymétrie voire de domination existant dans les rapports entre les partenaires forts et les partenaires faibles. Le Rapport du Groupe de Lisbonne (1993) s'insurge contre l'idéologie de la compétitivité et en montre les limites 14.

Quant à la mondialisation, nous remarquerons d'abord qu'elle progresse inégalement dans les différents domaines. L'unification microbienne du monde s'est faite avant la naissance du marché mondial, comme l'ont montré les historiens !

Comme nous l'avons déjà signalé, les marchés financiers, fonctionnant vingt quatre heures sur vingt quatre et sept jours par semaine, font circuler des masses d'argent tout à fait disproportionnées par rapport aux besoins de l'économie réelle, l'appât des gains faciles quoique hasardeux finissant par stériliser une partie importante des ressources qui auraient pu se traduire en investissements productifs. On estime actuellement à mille milliards de dollars par jour les transactions réalisées sur les marchés monétaires internationaux. La proposition judicieuse de James Tobin, formulée dès 1978, de taxer à concurrence de 0,5 % les opérations de change rapporterait plus de 1500 milliards de dollars par an pouvant être affectés à des fins internationales. En dépit de ses avantages évidents et de sa reprise par l'influent Rapport mondial sur le développement humain du pnud (1994, p. 75), elle n'a pas beaucoup de chances d'être sérieusement prise en considération à Copenhague ou ailleurs.

La mondialisation progresse aussi à grands pas en matière de communication. Les mêmes programmes de télévision parviennent aux quatre coins du monde avec une tendance à l'homogénéisation de la culture qui pose problème (voir R. Ortiz, 1994) et, ce qui est plus grave, fraye le chemin à la "télécratie", terme inventé par Le Monde au lendemain de la victoire électorale de Silvio Berlusconi en Italie.

La période d'après-Guerre a été marquée par un essor des échanges commerciaux et techniques supérieurs aux taux de croissance économique, donc par une ouverture des économies. Une fois de plus, il faut nuancer, le degré d'ouverture étant très différent d'un pays à l'autre. En particulier, les pays de taille continentale compensent par les échanges intérieurs le niveau relativement bas des échanges extérieurs. Le poids des Etats-Unis dans les échanges mondiaux ne tient pas à un degré élevé d'ouverture, mais au volume de leur pib.

Certains idéologues de la mondialisation comme John Naisbitt (1995) s'efforcent de démontrer que les progrès de celle-ci confèrent un avantage de plus en plus significatif aux réseaux de petits partenaires, dotés d'une flexibilité que les Etats et les grandes entreprises ne possèdent pas. Dans la démarche de Naisbitt il y a une part de vérité lorsqu'il parle des replis identitaires de l'Etat-nation vers ce qu'il appelle "les tribus". Selon lui, un des aspects du paradoxe global c'est précisément que "plus nous devenons universels, plus nous agissons d'une façon tribale" (p. 24). Chemin faisant, l'auteur sous-estime le rôle de plus en plus dominant dans l'économie mondiale des entreprises transnationales, qui ne cessent d'augmenter leur puissance alors que l'influence des Etats s'estompe et que les institutions internationales n'ont pratiquement aucune emprise sur les pratiques de ces entreprises.

Le sens ultime de son livre consiste cependant à exalter d'une façon insolite l'avènement de l'âge de l'individualisme, marquant la fin de la politique telle que nous la connaissons et, par là, à minimiser, voire déresponsabiliser, l'Etat par rapport à ses fonctions sociales, notamment en matière d'emploi. "A présent, avec la révolution électronique, aussi bien la démocratie représentative que les économies d'échelle sont devenus obsolètes. A présent, chacun peut avoir une démocratie efficace directe" (p. 47). Les réseaux de communication s'en chargeront. Or, comme le souligne Olivier Dollfus (1994), le système qui produit l'espace-Monde crée à la fois des formes de participation et d'exclusion par rapport aux processus de mondialisation 15. De surcroît, la mondialisation repose sur un projet défiant la richesse des histoires, la pluralité de l'humanité. C'est pourquoi elle suscite un peu partout son contraire c'est-à-dire l'essor des particularismes. En réalité, comme le montre d'une façon pénétrante Bertrand Badie (1994 ; voir aussi Badie et Smouts, 1992), nous nous acheminons vers un Nouveau Désordre Mondial à cause d'une triple rupture marquée par la mondialisation, la crise de l'Etat-nation et la fin de la bipolarité. Les oppositions actuelles ne sont plus de nature idéologique, mais de nature culturelle. Le monde actuel se caractérise par l'échec de trois concepts-fétiches des relations internationales modernes : la souveraineté, la territorialité et la sécurité. Dans la mesure où le nationalisme s'affaiblit au profit des micro-communautarismes et des solidarités macrosociales (entre autres de type religieux), l'ordre entre en crise.

Une autre caractéristique de la pensée économique dominante est qu'elle se considère comme universellement valide, ce qui lui confère en réalité un caractère ahistorique et atopique. Dans la pratique, cela revient à nier un champ propre aux théories du développement et à maintenir, contre vents et marées, que la transposition mimétique des expériences des pays industriels au reste du monde constitue la bonne voie vers le développement. Les coûts sociaux prohibitifs de l'ajustement structurel appliqué d'une façon uniforme à travers la planète viennent d'infliger un démenti de plus à cette prétention sans que l'on voie un changement dans les pratiques des organisations internationales fondées sur le "consensus de Washington" 16.

La pluralité des voies de développement est plus que jamais à l'ordre du jour. Les stratégies y menant doivent tenir compte de certaines spécificités communes à plusieurs pays (par exemple pays grands et riches en ressources naturelles par opposition aux pays petits et pauvres en ressources), ce qui permet de concevoir certaines typologies de nature heuristique 17. Il en est de même pour les singularités propres à chaque pays :

- le contexte historique et culturel, le développement devant être appréhendé dans sa dynamique processuelle 18;

- le contexte écologique, la diversité climatique et biologique bien interprétées se traduisant par un potentiel de ressources pouvant être mises à profit du développement sans trop détruire le capital de la nature, le lien entre la diversité naturelle et la diversité culturelle étant très étroit ; après tout, un volet important de la culture est constitué par la connaissance d'une société sur son milieu naturel 19;

- enfin, le contexte institutionnel, au sens large de ce terme, reflétant l'organisation de la société humaine.

Que peut-on attendre de la théorie du développement face à la multiplicité des trajectoires passées, présentes et futures au-delà d'une analyse comparée des expériences accumulées, positives et négatives, permettant de stimuler l'imagination sociale sans pour autant livrer des modèles tout faits ?

Nous pensons qu'un discours normatif est indispensable pour préciser un projet national mobilisateur fondé sur une axiologie explicite, reconnaissant le poids du passé vivant mais tourné vers l'avenir. Un tel projet a accessoirement une fonction très importante en tant qu'un critère d'évaluation des politiques proposées et des trajectoires accomplies. Les notions de rationalité et d'efficacité deviennent imprécises en l'absence d'une planification stratégique orientée sur le moyen et long terme. Il ne s'agit pas de reproduire, une fois de plus, les erreurs de planification exhaustive pratiquée par les économies de commande, mais au contraire en tirant toutes les leçons des échecs passés, s'engager dans une planification flexible, dialogique 20, contextuelle et contractuelle.


A la recherche d'une axiologie universelle

Dans un monde où, comme nous l'avons vu, les particularismes culturels prennent de plus en plus d'importance, est-il possible de construire l'axiologie autour de certains principes universels ?

Nous répondons par l'affirmative, à la lumière du débat inauguré par la Conférence de Stockholm en 1972 et relancé par le Sommet de la Terre à Rio en 1992. Nous pensons que le développement au sens fort du terme doit avoir une finalité sociale justifiée par le postulat éthique de solidarité intra-générationnelle et d'équité, matérialisée dans un contrat social. Alors que les disparités sociales n'ont fait qu'augmenter, entre nations et à l'intérieur des nations, il faut tout faire pour les réduire, ce qui demande que les privilégiés se posent la question "combien c'est assez?" 21. Le développement de tout l'homme et de tous les hommes ne pourra être généralisé qu'à travers la construction d'une civilisation de l'être dans le partage équilibré de l'avoir selon la formule lapidaire de L.J. Lebret 22. L'extrapolation des tendances lourdes actuelles ne peut, au contraire, qu'accentuer la dérive vers l'apartheid social.

De surcroît, le développement demande à être écologiquement prudent au nom de la solidarité inter-générationnelle traduite dans un "contrat naturel" (Serres, 1990).

Enfin, au niveau instrumental, le principe d'efficacité économique s'impose ; mais il faut le mesurer à l'aune macrosociale et non pas uniquement au niveau de la profitabilité de l'entreprise.

Accessoirement, deux autres principes peuvent être mentionnés : l'acceptabilité culturelle, sans pour autant renoncer au changement au nom du respect de la tradition et l'équilibre territorial 23.

Le développement apparaît ainsi comme un concept pluridimensionnel 24, ce que reflète l'usage abusif des adjectifs dont il est accompagné : économique, social, politique, culturel, durable ou viable, enfin humain 25, et j'en passe. Il est grand temps de faire l'économie de tous ces attributs en se concentrant sur la redéfinition du contenu du mot "développement", à partir de la hiérarchisation proposée : le social aux commandes, l'écologique en tant qu'une contrainte assumée et l'économique ramené à son rôle instrumental.

Au-delà de la sémantique, un problème bien plus redoutable pour la pratique est celui d'harmonisation d'objectifs qui, au premier abord, peuvent paraître contradictoires et donc conduire à des arbitrages douloureux.


L'économique et l'écologique

Ainsi, le débat sur le développement et l'environnement s'est-il concentré, pour l'essentiel, sur les situations caractéristiques d'un jeu à somme nulle. Chemin faisant, on n'a pas suffisamment exploré les situations doublement gagnantes qui pourtant existent et auraient pu se multiplier, si l'effort de recherche était allé dans ce sens. Donnons comme exemple les différents cas de recyclage, d'agriculture dite régénérative et surtout des stratégies énergétiques, qui permettent à la fois de réduire considérablement la consommation des énergies fossiles et d'épargner en même temps des ressources financières 26. Le même raisonnement s'applique à d'autres ressources. C'est pourquoi les fondateurs du Club Facteur 10 ont raison de postuler pour le demi-siècle à venir une multiplication par 10 de la productivité moyenne des ressources dans les économies industrielles en tant qu'une précondition pour assurer le développement durable à l'échelle mondiale 27.

Figure 2.

L'origine 0 correspond à une situation "normale" de régime de croisière, avec un taux de croissance économique modérément positif et le taux de dégradation de l'environnement qui lui correspond. Ce qui nous intéresse ce sont les variations de ces deux taux.

La situation générale est résumée dans la figure 2. Le quadrant D symbolise "l'enfer". Les quadrants A et C correspondent à des jeux à somme nulle. Dans le quadrant A l'amélioration de l'état de l'environnement comporte des coûts économiques qui se traduisent par une désaccélération de la croissance. Le quadrant B est celui du jeu à somme positive où se trouvent les cas doublement gagnants. A un moment donné, compte tenu des connaissances techniques et organisationnelles, l'ensemble des cas doublement gagnants peut être représenté par une courbe TT'. Le problème est de déplacer la courbe TT' vers la droite et le haut.


L'économique et le social

L'ordre du jour de la conférence de Copenhague fait intervenir le rapport entre l'économique et le social, alors que la figure antérieure présupposait tacitement que l'économique et le social vont de pair. Devant l'importance que prend aujourd'hui la croissance sans emploi et les phénomènes de l'exclusion qui s'ensuivent, les rapports entre l'économique et le social sont présentés dans la figure 3. Le quadrant D, malheureusement tout à fait présent dans la situation actuelle, est celui où la réduction de la croissance entraîne une dégradation sociale prononcée.

Figure 3.

Le quadrant C correspond à la croissance allant de pair avec la réduction de l'emploi et la dégradation sociale qui s'ensuit. Le quadrant A représente les rares situations où la dégradation économique ne détruit pas le tissu microsocial qui se caractérise par une grande cohésion. Le quadrant B est une fois de plus celui du jeu à somme positive à l'intérieur duquel nous trouvons les cas doublement gagnants.

Mais il nous faut passer maintenant aux cas triplement gagnants qui permettent des progrès sur les trois tableaux à la fois : l'économique, le social et l'écologique et donc réalisent le développement au sens fort du terme.

Nous proposons que le terme "développement" soit réservé à ces cas, par opposition aux différentes formes de maldéveloppement ou de développement bancal. L'ensemble des cas pertinents est résumé dans le tableau 2.


Tableau 2.

.                        L'économique         Le social       L'écologique

1. croissance
sauvage                      +                   -                   -

2. croissance
socialement
bénigne                      +                   +                   -

3. croissance
durable                      +                   -                   +

4. développement             +                   +                   +



La régulation démocratique des économies mixtes

Pour parvenir à des solutions triplement gagnantes, nous devons repenser le cadre institutionnel dans lequel se conçoit et se réalise le développement. Une fois écartés les deux extrêmes de l'économie de marché pur (une utopie libérale au sens fort du terme) et de l'économie de commande, la totalité des situations réelles existant dans le monde relève de la catégorie d'économies mixtes, avec des marchés multiples de travail, des biens et des services, où opèrent les entreprises privées à but lucratif, les entreprises publiques et plus généralement les Etats, à tous leurs niveaux, du central au local, les différents acteurs de l'économie sociale (coopératives, mutuelles, associations et organisations privées à but non lucratif) et l'ensemble des populations s'adonnant en partie à des activités économiques hors marché, réalisées dans le secteur domestique 28. Pour Shigeto Tsuru (1993), l'économie mixte est le seul mode de production resté en lice. Jean Saint-Geours (1992) fait un pas de plus et parle de la mixité en tant qu'une caractéristique de nos sociétés, au-delà du domaine économique.

Il y a bien entendu une multiplicité de formes que peut prendre la mixité du public et du privé. Ce qui frappe à l'heure actuelle, c'est que la recherche de nouvelles formes d'articulation entre les acteurs sociaux concerne pratiquement l'ensemble des pays de la planète, au vu du vide créé par l'effondrement du socialisme réel, de la crise que connaissent les Etats protecteurs et du bilan plus que mitigé du développement, surtout du maldéveloppement dans le Sud.

Le problème se situe au niveau de ce que Paul Streeten (1989) appelle la mesoéconomie, qui tient, entre autres, au fait que les théories néolibérales ont surestimé, d'une part, le rôle des contrôles macroéconomiques (certes nécessaires mais nullement suffisants) et, d'autre part, celui de l'activité microéconomique des entrepreneurs. Or, dans plusieurs endroits tout se passe encore aujourd'hui à l'envers du schéma de Schumpeter : l'initiative et les risques sont pris par l'Etat, la privatisation au rabais bénéficiant par la suite à une classe d'entrepreneurs qui n'ont rien de schumpeterien. Les trois questions centrales sont :

- quel Etat, pour quel développement ?

- quel contenu donner à la démocratie, au-delà du simple respect des règles de jeu de la démocratie représentative au niveau politique ?

- comment parvenir à de nouvelles formes de partenariat entre l'Etat, la société civile et le monde de l'entreprise de façon à mettre en valeur tout le potentiel des initiatives locales et des actions citoyennes ?

Examinons ces questions une à une.


Quel Etat ?

Le débat actuel sur l'Etat est mal engagé et ceci pour plusieurs raisons. Il part de l'opposition entre l'Etat et le marché alors que tout marché doit être régulé par l'Etat, surtout si l'on veut que l'économie de marché accomplisse aussi une fonction sociale. Les critiques de l'étatisme, qui fustigent avec raison ses excès et le poids de la bureaucratie, simplifient outrancièrement le problème en postulant moins d'Etat alors que la vraie question est qu'il soit plus efficace, tout en coûtant moins. Il est de bon ton de s'acharner sur les défaillances de l'Etat et de passer sous silence les défaillances parfois tout aussi nombreuses du marché, incapable d'appréhender le long terme et l'intérêt social. D'une façon générale, il est légitime de postuler la réduction du rôle de l'Etat entrepreneur, surtout lorsque le secteur public se compose d'entreprises nationalisées au moment où elles étaient en faillite et que l'Etat, en intervenant, privilégiait les intérêts particuliers de tel ou tel groupe proche du pouvoir. Mais restent les fonctions d'Etat-promoteur (developmental State), à l'exemple de ce qui s'est passé au Japon, en Corée du Sud et à Taïwan 29 et surtout ceux de l'Etat-régulateur. Le défi pour les années à venir est de trouver des formes vraiment démocratiques de régulation des économies mixtes.

Cela nous mène à la seconde question.


Appropriation de tous les droits fondamentaux

Le seul respect des droits politiques ne suffit pas à définir une démocratie au sens fort du terme. L'exercice effectif de tous les droits politiques, civiques, sociaux, culturels et économiques doit être étendu à l'ensemble de la population, en particulier à ceux qui en sont à l'heure actuelle exclus. Ces droits incluent le droit au développement individuel et collectif et, bien entendu, le droit au travail ou à l'auto-emploi, assurant une vie convenable et digne. Comme nous l'avons déjà dit, seule l'insertion productive peut s'attaquer dans l'immédiat aux racines de l'exclusion. Les politiques assistancielles sont certes très nécessaires, étant donné la détresse des chômeurs et des exclus, mais un exclu assisté n'en reste pas moins un exclu. S'il n'est pas question de renoncer aux politiques de redistribution des revenus, c'est la répartition du revenu inscrite dans le mode de production qui doit nous occuper au premier chef.

Au-delà des mesures concernant l'emploi, il est urgent d'armer les populations démunies et marginalisées pour qu'elles puissent mieux revendiquer leurs droits. Pour parvenir à cet objectif, il faut promouvoir l'éducation à la citoyenneté 30, c'est-à-dire :

- conscientiser l'ensemble des populations (enfants, jeunes et adultes) et notamment les groupes discriminés (femmes, enfants quand c'est le cas, minorités culturelles) sur leurs droits et devoirs ;

- leur apprendre aussi comment ils doivent procéder en cas de non-respect ou de violation de leurs droits : comment s'organiser ? Où chercher des appuis efficaces ? A qui en appeler au niveau pratique et sur le plan moral ? Comment mobiliser l'opinion publique ?

En parallèle, pour assurer une participation réelle au quotidien des populations dans les processus de décision et de gestion, il faut procéder à une analyse approfondie des contextes institutionnels et des rapports entre les acteurs sociaux concernés -la société civile organisée (associations citoyennes et mouvements sociaux), l'économie sociale, les autorités publiques à tous les niveaux et le monde des entreprises. Plus particulièrement, il faut se pencher sur :

- les institutions médiatrices entre les populations et l'Etat au-delà de la seule démocratie représentative (ombudsman, forums et conseils consultatifs, advocacy planning, formes de coopération institutionnalisée entre les pouvoirs publics et les associations citoyennes) ;

- les pratiques de démocratie directe (referendums, enquêtes d'opinion, les médias interactifs) ;

- les politiques de discrimination positive (et leurs effets souvent pervers).


Nouvelles formes de partenariat entre les acteurs sociaux

Au plan rhétorique, la participation occupe beaucoup de place dans le discours sur le développement. La réalité se traduit souvent par l'imposition des stratégies élaborées à l'échelon central. La réhabilitation de l'approche inverse privilégiant les initiatives venant de la base est à faire, notamment pour ce qui est de l'identification des besoins réels de la population et de la hiérarchie des urgences 31. Elle passe par le renforcement de la capacité des populations de prendre en charge une grande partie des décisions les concernant, ce que traduit le terme anglais empowerment.

Deux écueils doivent cependant être évités.

D'une part, il existe des ambiguïtés savamment manipulées autour de ce concept. John Friedmann (1992) en fait ,à juste raison, la pierre angulaire de la recherche des stratégies alternatives de développement. Il ne faut pas oublier, cependant, que le même mot était souvent prononcé par le Président Reagan et dans sa bouche il signifiait que l'Etat devait se décharger sur les collectivités locales de certaines de ses responsabilités. Une interprétation faible du concept se trouve à la base du programme communautaire prôné par A. Etzioni (1993). Le même type d'ambiguïté plane sur le concept de subsidiarité cher à la Commission Européenne. Une décision qui peut être prise à l'échelon inférieur, ne devrait pas monter à l'échelon supérieur. Mais qui en décide ?

D'autre part, il serait vain de s'attendre à ce que la complexité du monde actuel permette de se contenter de la simple juxtaposition d'une multiplicité de stratégies locales. L'articulation des espaces du développement, du local au régional, national et transnational constitue un champ privilégié de la politique. Le déséquilibre actuel en faveur de l'échelon central et son incapacité à concevoir des stratégies finement adaptées aux contextes locaux commandent l'encouragement des initiatives à la base. Encore faut-il que celles-ci soient compatibilisées et assistées par l'apport extérieur des ressources critiquement nécessaires, qui ne peuvent pas être mobilisées sur place.

En d'autres mots, il faut harmoniser les politiques publiques et les actions citoyennes. Ce thème important pour le Sommet Social a été débattu dans une conférence organisée en décembre 1994 par l'UNESCO en collaboration avec la ville et l'Université de Bologne. La conférence a passé en revue plusieurs exemples concrets de l'articulation entre les mouvements citoyens et les politiques de l'Etat, notamment le programme de la lutte contre la faim et pour la citoyenneté au Brésil 32, le programme solidarité au Mexique, le rôle des organisations citoyennes dans la lutte contre l'exclusion en Pologne. Elle a, en outre, discuté des perspectives de la sortie de l'apartheid en Afrique du Sud et les recherches européennes portant sur la réforme des Etats protecteurs, voire la mise en place d'une société qui se prend mieux en charge (caring society) 33 à travers le partenariat entre les intéressés. Le développement des services sociaux, de l'éducation et de la santé, mais aussi des services liés à l'utilisation ludique du temps libéré de travail, offre un vaste champ pour de nouveaux montages de partenariat entre les usagers, le monde associatif, les collectivités locales et les entreprises.

Ce créneau est particulièrement intéressant pour les pays du Sud et de l'Est où le niveau général des salaires est pour le moment peu élevé. En effet, la "productivité" des instituteurs, des infirmiers ou des assistantes sociales étant approximativement la même dans tous les pays du monde, en termes absolus la production de ces services dans ces pays est bon marché en comparaison de ce qu'ils coûtent dans les pays où le niveau moyen des salaires est élevé. Avec une petite modification à la marge de l'allocation de ressources en faveur des services sociaux au sens large du terme, il serait donc possible d'obtenir une amélioration sensible de la qualité de vie dans les pays pauvres. Au lieu d'attendre la prospérité pour commencer à développer les services sociaux, il faut au contraire s'empresser de le faire dans l'immédiat.

La table ronde finale à Bologne fut consacrée aux expériences urbaines en Italie. Elle a montré la richesse, la variété et l'importance des expérimentations concrètes au niveau des municipalités. Les villes à la diversité presque infinie si bien mise en évidence par Italo Calvino (1974) sont en effet le creuset où naissent et se précisent les formes nouvelles de la citoyenneté, l'Italie fonctionnant dans ce domaine, depuis des siècles, comme un prodigieux laboratoire. L'épanouissement de la citoyenneté urbaine sera nécessaire si nous voulons vraiment rendre nos villes vivables au XXIème siècle. Cette ambition ne pèserait pas plus lourd sur nos économies, en particulier dans les pays industriels, qu'ont pesé les cathédrales au Moyen Age. La crise urbaine demande à être traitée prioritairement. C'est également dans le cadre urbain que se pose avec acuité la question des rapports interethniques, interculturels et interreligieux, source de nombreux conflits et de violence endémique surtout dans les situations où la mixité sociale et culturelle se superpose aux phénomènes d'exclusion sociale 34.


La science et la technique au service du développement social

La technique constitue une variable clé pour l'harmonisation des politiques sociales, économiques et environnementales. Est-il concevable de freiner la tendance lourde du progrès technique actuel à se traduire par la croissance sans emploi ? Quel rôle pourrait jouer dans ce domaine la réorientation de la recherche scientifique ?

Cette question a été posée à des chercheurs réunis dans un colloque international, en décembre 1994, à New Delhi, organisé par l'UNESCO et le National Institute for Science, Technology and Development Studies. Il leur fut demandé en particulier quels étaient les apports potentiels des sciences et des techniques par rapport aux trois volets d'une stratégie potentielle de développement axée sur l'exploration de trois gisements d'emplois brièvement décrits ci-dessous :

1. Le fonctionnement des économies se caractérise actuellement par un gaspillage plus ou moins prononcé de l'énergie, de l'eau et d'autres ressources naturelles. Des progrès considérables restent à faire en matière de recyclage des déchets et des matériaux. En outre, un entretien plus méthodique des équipements, du cadre bâti et des infrastructures se traduisant par la prorogation de leur vie utile est une façon d'économiser du capital. Ces activités, fortement créatrices d'emploi, s'autofinancent, tout au moins en partie, par l'épargne des ressources physiques et du capital qu'elles amènent.

2. Au niveau rural, la bataille décisive pour l'emploi sera livrée autour de l'avenir de la petite exploitation paysanne. Celle-ci est destinée à disparaître à terme, dans l'hypothèse de l'extrapolation des tendances lourdes actuellement observées en matière de progrès technique dans l'agriculture. Cependant, à condition d'être bien gérée, la nouvelle phase de la révolution verte permet d'envisager la modernisation de l'agriculture au profit du petit exploitant. Ajoutons qu'une meilleure utilisation des surfaces agricoles disponibles intéresse aussi les pays industrialisés dans la mesure où ils désirent éviter leur transformation en archipel urbain dans un désert rural.

En outre, il faut s'attacher aussi à créer des emplois ruraux non agricoles, ce qui peut être obtenu de deux façons :

- moyennant l'essor des agro-industries transformatrices de la biomasse et la substitution des énergies fossiles par les bio-énergies ;

- grâce au redéploiement des industries et des activités tertiaires, rendu possible par les progrès de la télécommunication et l'importance prise par la spécialisation flexible.

3. En dernier lieu, il convient de mentionner le dossier classique des travaux publics, domaine dans lequel les choix techniques ne sont pas dictés par la concurrence internationale. Les besoins en infrastructure sont particulièrement pressants dans les pays dont la compétitivité systémique laisse beaucoup à désirer. Tant que celle-ci n'aura pas été améliorée, les investissements ponctuels pour augmenter la productivité au niveau des entreprises seront en grande partie perdus.

Les débats de Delhi se sont surtout concentrés sur les deux premiers volets. Les travaux présentés par les participants ont permis de constater l'importance attachée dans les deux pays les plus peuplés du monde -l'Inde et la Chine- à la mise au point des stratégies de développement fortement créatrices d'emplois ruraux, agricoles et industriels se caractérisant aussi par l'épargne des ressources rares telles que les sols agricoles et l'eau. Dans les deux cas, il s'agit de réduire dans la mesure du possible, les migrations villes-campagnes. Une hyperurbanisation, à l'instar de l'Amérique Latine, aboutirait à un désastre économique, social et écologique.

De nombreux travaux indiens, ainsi que les expériences de terrain menées par le groupe astra de l'Indian Institute of Science à Bangalore, la Fondation Swaminathan à Madras et le groupe Development Alternatives à Delhi, pour n'en citer que quelques-uns, montrent qu'il est possible d'utiliser les biotechniques dans de toutes petites fermes familiales 35, de concevoir des systèmes villageois intégrés de production d'aliments et d'énergie à partir de la biomasse 36 et de créer des emplois industriels dans les campagnes avec des investissements très réduits et une productivité raisonnable. Les expériences pionnières et encore peu nombreuses menées par Development Alternatives font état de création d'emplois viables dans les petites entreprises, dans la construction de barrages et dans la gestion des sols et des eaux demandant dans certains cas à peine 200 à 300 dollars par emploi créé.

Le programme chinois "Etincelle" de diffusion de la science et technique moderne en milieu rural a contribué d'ores et déjà, selon la communication faite par son représentant, à la création d'une centaine de millions d'emplois ruraux non agricoles. Ashok Jain, directeur du nistads, a présenté une analyse très fine des perspectives de l'industrialisation décentralisée en Inde tenant compte des expériences de la "terza Italia" 37.

L'importance de la réunion de Delhi tient au fait qu'elle a montré l'existence d'un courant de pensée et d'action allant à l'encontre des tendances lourdes dominantes. Cela permet d'envisager avec une certaine sérénité les défis extrêmement compliqués auxquels doivent faire face les pays du Sud densément peuplés. Ce message apparaît clairement dans l'important ouvrage collectif sur la science, la population et le développement organisé par V. Gowariker (1992) au titre suggestif "l'inévitable milliard et plus". La condition du succès est de ne pas inféoder la recherche dans les pays du Sud aux modes dominantes dans les laboratoires du Nord et de ne pas attendre passivement le transfert des techniques mises au point sous d'autres latitudes et dans d'autres contextes. L'ambition de dépasser les pays industriels dans certains domaines de recherche est tout à fait légitime. C'est pourquoi le renforcement de la capacité locale en matière de science, technique et formation des cadres hautement qualifiés constitue un volet fondamental des stratégies de développement fondées sur l'aptitude à se penser d'une façon autonome et à mettre en exécution les projets nationaux.

Les auteurs du rapport déjà cité de la Commission Internationale pour la Paix et l'Alimentation considèrent comme viable une stratégie qui assurerait un milliard de nouveaux emplois dans les pays du Sud en 10 ans à peine (pp. 198-199). Cette proposition généralise les résultats d'une étude se donnant comme objectif d'atteindre en une décennie à peine le plein emploi en Inde en élevant ainsi l'ensemble de la population indienne au-dessus du seuil de pauvreté (pp. 122-124). Pour cela, il faudrait créer 100 millions d'emplois nouveaux dont 45 millions en agriculture, 10 millions dans les agroindustries rurales et 45 millions d'emplois ruraux et urbains dûs à l'effet multiplicateur de la consommation accrue des masses rurales, l'agriculture constituant à la fois une source d'aliments et de biomasse et un débouché pour les produits industriels et les services. Selon les auteurs de cette stratégie incorporée dans le VIIIème Plan indien, l'Inde pourrait atteindre ce résultat spectaculaire sans recourir aux ressources extérieures autres que des investissements directs des entreprises agroindustrielles. La condition en est cependant que le pays puisse exporter ses excédents agricoles sans que son accès aux marchés des pays industriels soit entravé. Le rapport attaque donc vivement le protectionnisme agricole des pays développés et suggère une stratégie mondiale de développement du Sud à travers l'expansion de ses exportations d'origine agricole ou forestière. Actuellement, 58 % de la population économiquement active dans les pays du Sud c'est-à-dire 1,1 milliard d'hommes, de femmes et d'enfants travaillent dans l'agriculture alors qu'ils ne sont que 35 millions dans les pays industriels. Tout ce raisonnement est fondé sur une évaluation controversée du potentiel de l'agriculture pour l'avenir. Selon les auteurs du rapport, les disponibilités des sols et de l'eau pour l'agriculture pourraient facilement doubler à l'échelle planétaire et la productivité à l'hectare peut être très considérablement augmentée.

De cet exercice, étonnament optimiste, nous retiendrons surtout l'idée que, contrairement à un préjugé très répandu, l'agriculture peut jouer un rôle moteur dans le développement, tout au moins de certains pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine, à condition de se concentrer sur des cultures demandant beaucoup de main d'oeuvre et sur une gestion attentive des sols, des micronutrients et de l'eau à l'aide des techniques intensives en connaissances scientifiques.

Un complément de cette stratégie consiste à explorer la biodiversité et la diversité culturelle pour trouver des ressources nouvelles et les gérer d'une façon socialement utile et écologiquement prudente de façon à augmenter sur une base durable la capacité des écosystèmes. Cela demande un recours simultané aux connaissances accumulées par les populations et aux conquêtes de la science moderne 38.


Quelles réformes du système international ?

Notre analyse serait incomplète sans mentionner la nécessité de repenser le fonctionnement du système onusien et des institutions de Bretton Woods 39, pour créer un environnement international plus favorable au développement, en rappelant notamment que l'équité dans les rapports internationaux demande des règles de jeu biaisées en faveur des partenaires plus faibles. Ce principe a été respecté au moment de la création de la cnu-ced. En sera-t-il de même pour ce qui est de la future Organisation Mondiale du Commerce ?

Comment faire pour que les mouvements sociaux et les associations citoyennes aient un rôle plus actif, au-delà du strapontin qu'ils occupent actuellement, dans le fonctionnement des grandes organisations internationales ? Dans le contexte de la conférence de Copenhague, deux aspects de cette dernière question méritent d'être soulevés. D'une part, le secteur associatif pourrait prendre sur lui la préparation des rapports citoyens sur la condition sociale du monde, à l'instar de ce qui fut fait pour l'environnement en Inde. D'autre part, une réflexion s'impose sur la création d'une instance de recours jouissant d'une autorité morale incontestable et ne représentant pas les gouvernements. Le rôle d'une telle instance, à laquelle pourraient faire appel les organisations citoyennes, consisterait surtout à alerter l'opinion publique sur les violations de l'ensemble des droits politiques, civiques, sociaux, culturels et économiques et de peser ainsi sur le fonctionnement des instances gouvernementales et intergouvernementales.


En guise de conclusion

Par sa vocation, son passé et son potentiel l'UNESCO est appelée à jouer un rôle de premier plan dans la coordination de la recherche et la mise en oeuvre de nouveaux paradigmes et politiques du développement. Une initiative susceptible de contribuer à cet objectif est la création, en 1994, au sein de l'Organisation, du programme most.

Parmi les thèmes que nous avons évoqués, il en est qui constituent déjà des chantiers en plein travail, notamment pour ce qui est de l'éducation et de la culture, domaines où travaillent actuellement deux Commissions internationales créées par l'UNESCO 40. D'autres demandent à être créés en collaboration avec d'autres organisations internationales, les instances gouvernementales et les communautés de chercheurs. La tâche la plus immédiate consistera à établir un suivi détaillé de la réalisation des recommandations du Sommet Social en dialogue permanent avec les organisations citoyennes et à élaborer dans une perspective pluriannuelle un programme d'activités correspondant aux priorités qui seront établies à Copenhague.


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NOTES :

1. Les principales dates à retenir sont :
  • 1947 - indépendance de l'Inde,
  • 1949 - la victoire de la Révolution chinoise,
  • 1955 - la Conférence de solidarité des pays d'Asie et d'Afrique à Bandoeng,
  • 1960 - la décolonisation de l'Afrique.
2. L'attention presque exclusive accordée aux progrès de l'audiovisuel repousse à l'arrière plan la "seconde révolution de Gutenberg" qui se passe sous nos yeux et ouvre des possibilités extraordinaires pour la production des livres scolaires et de manuels. Nous nous référons à la baisse très sensible des coûts de production d'ouvrages bénéficiant d'un grand tirage. Aux collections italiennes de livres de 100 pages pour 1000 Lires ont succédé des collections anglaises puis françaises de grands classiques de plusieurs centaines de pages qui se vendent à 1 Livre Sterling et 10 Francs.

3. Selon Naisbitt (1995, pp. 132-133), le tourisme et les voyages emploient dans le monde 204 millions de personnes et correspondent à 10.2 % du PNB mondial. Près de 11 % des dépenses des consommateurs y sont affectées. D'une façon très optimiste, Naisbitt évalue à 144 millions les nouveaux emplois qui seront créés dans les secteurs jusqu'à l'an 2005. Près de la moitié correspond à la région Asie-Pacifique.

4. Voir aussi du même auteur Le destin technologique (1992) et l'essai de Giorgio Ruffolo (1988).

5. C'est ce que dénonce avec vigueur Rajni Kothari (1993). De son coté, Jacques Delors dit : "Nous vivons déjà, hélas ! dans une société qui s'emeut devant les injustices, qui, de temps en temps, participe à une "journée-charité" télévisée, donne de l'argent et qui, pour le reste du temps, a bonne conscience. C'est affreux mais c'est ce qui nous menace de plus en plus". Entretien accordé au journal Le Monde, 15 novembre 1994.Voir aussi Marshall Wolfe (1994, p. 1), pour qui le mot dénote le caractère superflu des exclus par opposition à l'incorporation dans l'économie dans des conditions d'exploitation et d'absence de tout pouvoir. Dans un ouvrage fondamental consacré à l'effritement de la société et aux métamorphoses de la question sociale, paru tout récemment, Robert Castel (1995, p. 22) préfère parler de l'invalidation sociale.

6. Voir à ce sujet le Rapport du Secrétaire Général des Nations Unies intitulé , document A/48/935 du 6 mai 1994, ainsi que la Note d'orientation présentée par le Directeur général de l'UNESCO en vue de la préparation du Sommet mondial pour le développement social, UNESCO, 29 juillet 1994.

7. Dans son analyse de l'économie globale publiée dans son édition du 1er octobre 1994, The Economist a agrégé les économies du tiers monde, des pays de l'Europe de l'Est et de l'ancienne Union Soviétique sous le terme "pays en voie de développement" par opposition aux "pays industriels riches".

8. Cf. Laura Balbo (1994), "From Welfare State to Caring Society", contribution préparée pour le Colloque international "Politiques publiques, actions populaires et développement social organisé par l'UNESCO, l'Université et la ville de Bologne, Bologne 2-3 décembre 1994.

9. L'oisiveté forcée se situe aux antipodes de la révolution du temps libéré grâce aux progrès de la productivité dans la mesure où celle-ci implique une réduction du temps de travail hétéronome de ceux qui sont déjà socialisés par le travail. Ivan Illich (1977) et André Gorz (1988) ont très bien montré comment ce temps libéré pouvait se traduire en activités autonomes, économiques et non-économiques, en contribuant ainsi à l'enrichissement culturel et à la plénitude de la vie. Cependant, le titre volontairement provocateur de l'ouvrage de Illich - Le chômage créateur - prête à confusion. Pour la discussion de la révolution du temps libéré, voir aussi Echanges & Projets (1980), Sachs (1984) et Aznar (1993).

10. Entretien accordé au journal Le Monde, 16 novembre 1993.

11. Il n'y a pas lieu non plus de s'attendre à une forte création d'emplois par la substitution du salariat par des formes de participation des ouvriers au bénéfice (sharing economy) postulées par J. Meade (1986) ou M.L. Weitzman (1985). Voir à ce propos R. Brunetta (1994).

12. Comme le dit prudemment Anizur Rahman Khan (1993, p. 67), il est très difficile de prouver d'une façon convaincante que les programmes d'ajustement aient réussi à protéger les intérêts des pauvres !

13. Pour plus de détails, voir I. Sachs (1994).

14. Lire aussi Ricardo Petrella (1994). En prenant le contrepied de R. Reich (1992), Paul Krugmann (1994) est, parmi les économistes américains, celui qui a vu le plus clairement le danger d'accorder une importance excessive à la compétition pour les marchés extérieurs, au détriment de la question fondamentale du développement du marché intérieur.

15. Dollfus écrit : "Une nouvelle forme d'exclusion naît avec l'économie et le marché mondial : l'exclusion des "inutiles", de ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas "vendre" leurs aptitudes et leur force de travail, qui n'ont pas une capacité d'achat suffisamment intéressante pour le marché par suite de leur pauvreté. Des "inutiles" se localisent aussi bien dans des régions entières du monde qu'à l'intérieur même de sociétés considérées comme prospères" (p. 9).

16. Pour une analyse des caractéristiques les plus marquantes des politiques fondées sur les principes du consensus de Washington dans le contexte indien, voir : Deepak Nayyar (1993) et Lance Taylor (1994). Voir aussi Christian Comeliau (1994).

17. Ces typologies doivent servir de référentiel pour étudier les cas historiques concrets et non pas être conçues comme un ensemble de tiroirs où l'on range tel ou tel pays.

18. L'historien et le développeur ont beaucoup en commun, à cela près que l'historien interprète le passé déjà réalisé alors que le développeur a l'ambition d'infléchir l'histoire du futur. L' interdisciplinarité et le comparatisme tels que les pratiquent les historiens contiennent des enseignements précieux pour les développeurs.

19. Le mot anglais "resourcefulness" (ingéniosité à transformer en ressources) est un concept-clé pour l'écodéveloppement.

20. L'économiste polonais J. Hausner (1994) parle de la "stratégie négociée" entre les acteurs sociaux. L'expérience de la planification française va dans le même sens.

21. Voilà une question bien gandhienne qui s'applique pourtant au premier chef aux sociétés industrielles et que l'on retrouve sous une forme quelque peu différente chez certains représentants de la pensée catholique ; voir notamment les encycliques de Jean-Paul II (1994). Cette question a suscité un vif débat en Suède (voir Que faire ? 1975)

22. Pour une sélection de ses écrits, voir Economie & Humanisme (1986).

23.Pour plus de détails, voir Sachs, I., (1993).

24. L'ouvrage de Henri Bartoli (1991) sur l'économie multidimensionnelle ouvre sur la citation suivante de Pascal : "L'homme a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d'éléments pour le composer, de chaleur et d'aliments pour se nourrir, d'air pour respirer ; il voit la lumière, il sent les corps ; enfin tout tombe sous son alliance ... Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties".

25. Quel dommage que le français ne comporte pas un équivalent du mot anglais "humane" et que le PNUD ait choisi "human" au lieu de "humane".

26. Voir notamment à ce propos l'ouvrage pionnier de Goldemberg et. al. (1988) et les travaux de Benjamin Dessus (1995), synthétisés dans sa thèse.

27. Pour plus de détails et notamment pour les prescriptions de politiques à suivre, voir la Déclaration de Carnoules reproduite dans Development Alternatives Newsletter, vol. 4 n° 12 de décembre 1994 (New Delhi).

28. Il ne faut pas confondre le hors marché avec "l'économie informelle" qui constitue un volet de l'économie de marché.

29. Voir à ce propos les ouvrages de Chalmer Johnson (1982), Christian Sautter (1987) et Robert Wade (1990) ainsi que les articles déjà cités de Deepak Nayyar et Lance Taylor et l'exposé de Robert Delorme (1995) sur l'approche postulée par les tenants de l'économie évolutionniste.

30. La recherche de nouvelles formes de l'éducation à la citoyenneté, de l'apprentissage des rôles sociaux dès l'école primaire, vient s'ajouter aux nombreuses fonctions pour ainsi dire "classiques" de l'éducation et de la formation dans les stratégies de développement. Voir le document déjà cité du Directeur Général de l'UNESCO préparé en vue du Sommet de Copenhague (note 6).

31. Cela nous renvoie au débat sur les "besoins fondamentaux", leur version faible établie par les autorités et leur version forte lorsque ce sont les intéressés qui les hiérarchisent. Voir à ce propos Wisner, B. (1988) et la contribution fondamentale de A.K. Sen (1986, 1987, 1992) à la théorie de la satisfaction des besoins montrant la multiplicité des formes pouvant entrer en jeu (entitlements).

32. Une des premières mesures du nouveau Président du Brésil, Fernando Henrique Cardoso, a été d'instaurer un ambitieux programme intitulé "Communauté solidaire" fondé sur le principe de partenariat entre l'Etat et les mouvements citoyens.

33. Voir à ce propos l'étude de Laura Balbo présentée à Bologne (note 8), l'ouvrage récent de Pierre Rosanvallon (1995) et pour les antécédents de ces débats l'étude préparée par le Secrétariat d'Etudes du Futur en Suède (Lägergren, M. et. al. 1984). Le développement du "tiers secteur" dans le monde vient de faire l'objet d'un ensemble de rapports organisés par Civicus, l'Alliance Mondiale pour la Participation des Citoyens : voir pour l'Amérique latine Rubem Cesar Fernandes, 1994 et pour l'Europe de l'Est E. Les (1994).

34. Le programme de l'UNESCO sur la "Gestion des Transformations Sociales" (MOST) concentre ses activités de recherche et de propositions de nouvelles politiques précisément sur ces questions (voir l'encadré sur most).

35. Sur les perspectives et les dangers que représente l'essor des biotechnologies pour les pays du Sud, voir notamment Biotechnology Revolution in the Third World (1988), Ahmed (1992) et Sasson (1993).

36. Voir à ce sujet Moulik (1988) et Sachs et Silk (1990).

37. Pour une analyse des déterminants du succès de l'expérience italienne en matière d'industrialisation moderne décentralisée, qui a fait la richesse de l'Italie du Nord-Est, voir notamment Bagnasco (1988), Pyke, Beccatini, Sengenberger (1990) et Pyke, Sengenberger (1992). Trigilia (1992) examine les raisons de l'échec de la transposition mimétique de ce modèle en Italie du Sud.

38. Cet objectif est poursuivi par le programme de coopération Sud-Sud pour un développement socio-économique respectueux de l'environnement dans les tropiques humides. Voir Perspectives Sud-Sud n° 1, octobre 1994, lettre d'information publiée par l'UNESCO.

39. Voir notamment à ce sujet Holland (1994).

40. La Commission Internationale sur l'Education pour le XXIème siècle, présidée par Jacques Delors et la Commission Mondiale sur la Culture et le Développement, établie sous la présidence de Javier Perez de Cuellar.


L'auteur

Le professeur Ignacy Sachs enseigne depuis 1968 à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, à Paris, où il est responsable de la formation doctorale "Recherches comparatives sur le développement" et où il dirige le Centre de Recherches sur le Brésil Contemporain. Il a été Conseiller spécial du Secrétaire Général du Sommet de la Terre, en 1992, et a collaboré avec l'UNESCO pour la préparation du Sommet Social. Son dernier ouvrage, Ecodéveloppement - stratégies de transition vers le XXIème siècle a été publié en français, anglais, portugais, italien, polonais et japonais.


De la nécessité d'une nouvelle approche du développement

"Le développement est bien, aujourd'hui plus que jamais, l'objectif commun de l'humanité ... Nous avons, il est vrai, mis plusieurs décennies à comprendre la complexité de ce processus ... Il doit avant tout permettre d'éveiller tout le potentiel de celui qui en est à la fois le premier protagoniste et l'ultime destinataire : l'être humain, celui qui vit aujourd'hui, mais aussi celui qui vivra demain, sur la Terre. Un développement humain durable, voilà la seule définition acceptable de notre objectif commun... L'UNESCO... s'est depuis, longtemps faite l'avocat d'une conception moins étroite du développement. Aussi accueille-t-elle avec une immense satisfaction les analyses par lesquelles, dans l'Agenda pour le développement, rendu public le mois dernier, le Secrétaire Général de l'onu, M. Boutros Boutros-Ghali, considère la paix comme le "fondement du développement", les autres dimensions du processus ayant nom économie, environnement, justice sociale et démocratie... Le développement est un processus global, un tout dont aucun élément ne peut être écarté - d'où la nécessité d'une approche interdisciplinaire et intersectorielle... Dans les propositions que j'ai faites en prévision du Sommet de Copenhague, j'ai cherché à insister... sur les moyens de "l'ajustement social" qui s'impose. J'ai notamment mis en exergue la nécessité
(1) de renforcer les capacités endogènes de chaque pays, particulièrement par l'éducation et le partage des connaissances,
(2) de stimuler l'engagement dans la vie collective, la pratique de la démocratie et l'adhésion aux valeurs de paix, de justice et de tolérance...
(3) d'améliorer le développement et la qualité de vie des zones rurales... et
(4) d'intensifier toutes les actions de sauvegarde de l'environnement... Et si nous recherchons l'équité entre continents, entre régions, entre catégories au sein d'une même génération, nous ne devons pas délaisser pour autant l'équité entre les générations, qui nous rend comptables devant ceux qui nous succéderont sur cette terre... En matière d'environnement comme en matière de justice sociale ou d'évolution démographique, le changement de cap suppose un travail de restructuration en profondeur des mentalités, ainsi que des systèmes de répartition des richesses et des modes de production et de consommation - et ce dans le monde entier... Voilà une oeuvre de longue haleine, raison de plus pour l'engager sans plus attendre... Raison de plus pour que ce changement universel commence ici et maintenant, où que je vive, dans mon immeuble, mon quartier, mon village, ma ville... Il nous incombe, ensemble, de réunir le savoir, de trouver la sagesse qui permettront au vaisseau Terre de ne pas sombrer".

(Extraits du discours prononcé par M. Federico Mayor, Directeur Général de l'UNESCO, au Symposium de réflexion international : "Et le développement?", UNESCO, Paris, 18-19 juin 1994).


"Une théorie de développement global, centré sur l'homme :

un changement important s'est produit dans la réflexion sur le développement, d'une conception principalement fondée sur la croissance économique, vers une autre, mettant davantage l'accent sur le bien-être et le développement des populations. Mais, le développement n'est pas uniquement une série de finalités ou de réalisations matérielles ; c'est un processus social par lequel les êtres humains améliorent progressivement leurs capacités et libèrent leur énergie afin d'atteindre des niveaux plus élevés de succès matériels, de progrès social et culturel et de plénitude psychologique. Une nouvelle théorie est, en effet, requise mettant l'accent sur le rôle dynamique de l'information, des attitudes, des institutions sociales et des valeurs culturelles dans le processus de développement. Au Sommet social des Nations Unies, un effort international devrait être engagé, afin d'élaborer une théorie de développement individuel et social centré sur l'homme, conduisant à la formulation de stratégies plus efficaces, afin d'accélérer le processus de développement".

Extrait traduit de Uncommon Opportunities : An Agenda for Peace and Equitable Development. Report of the International Commission on Peace and Food, Londres, Zed Books, 1994, p. 201.


Un numéro spécial de la Revue internationale des sciences sociales, n° 143, mars 1995.

Mesurer et évaluer le développement

Cette livraison de la RISS, revue trimestrielle et thématique de l'UNESCO qui présente l'état de la recherche internationale dans différents disciplines et champs interdisciplinaires des sciences sociales, a été préparée à l'occasion du Sommet social de Copenhague.

Des spécialistes internationaux, comme P. Streeten, I. Sachs, D. McGranahan, R. Petrella, M. Rose, M. Cernea, S. El Serafy, M. Popovic et P. Pinheiro répondent aux questions suivantes : comment mesurer et évaluer le développement ? Comment prendre en compte les dimensions sociales et culturelles ? Quelles sont les places respectives du quantitatif et du qualitatif ? Quels sont les avantages et inconvénients des indicateurs synthétiques et des batteries d'indicateurs désagrégés ? Le rôle de la comptabilité écologique ? Ces questions sont analysées en relation avec l'environnement, les politiques sociales, les droits de l'homme et la démocratisation.


Le développement, pour qui ?

Ce titre du numéro de mars 1995 du Courrier de l'UNESCO, publié à la veille du Sommet mondial de Copenhague, donne le ton. C'est un cri d'alerte. L'exclusion frappe toutes les sociétés, les riches comme les pauvres. Que faire ? "Il ne suffit pas d'aider matériellement les pauvres" souligne, dans un document inédit, Mme Aung San Suu Kyi, la grande démocrate birmane, prix Nobel de la paix, "il faut leur donner suffisamment de pouvoir pour qu'ils puissent modifier la vision qu'ils ont d'eux-mêmes". Les auteurs réunis dans ce numéro proposent de repenser la crise, économique, sociale et politique, à laquelle le modèle du développement actuel a conduit. En même temps qu'une lecture nouvelle, ils proposent donc de nouveaux moyens de lutte. Tous convergent vers une réappropriation démocratique de leurs pouvoirs par ceux qui en ont été frustrés. Pour éliminer la pauvreté, forme radicale de dépossession ; pour remettre la croissance économique à sa juste place ; pour rendre à la société civile la formidable force d'initiative dont elle est capable. Un dossier essentiel à verser au débat sur le développement social.

Le Courrier de l'UNESCO, mars 1995.


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