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Plurilinguisme, histoire urbaine
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UNESCO MOST CNRS

LES MOTS DE LA VILLE
CITY WORDS
LAS PALABRAS DE LA CIUDAD
Cahier / Working Paper / Cuaderno N° 4 December 1999

Inde du Nord / Northern India

Sommaire

Plurilinguisme, histoire urbaine et puissance étatique
Jean-Luc Racine

Urban vocabulary in Northern India
Denis Vidal, Narayani Gupta

Words and concepts in urban development and planning in India: an analysis in the context of regional variation and changing policy perspectives
Amitabh Kundu, Somnath Basu

Stigmatization of urban processes in India: an analysis of terminology with special reference to slum situations
Amitabh Kundu

Les auteurs


Plurilinguisme, histoire urbaine
et puissance étatique

Jean-Luc Racine
 

Dans le cadre des diverses aires culturelles prises en compte par le programme "Les Mots de la ville", l’Inde apparaît sans doute comme l’un des champs les plus complexes. L’ampleur même du phénomène urbain en rend compte au premier chef : l’Union indienne d’aujourd’hui approche le milliard d’habitants, qui étaient urbains à 26 % en 1991. La part d’urbains a grossi depuis le début de la décennie: les citadins indiens, petites villes et gigantesques métropoles confondues, seront sans doute un peu moins de 300 millions en l’an 2000.

La pluralité linguistique de la Babel indienne ajoute au facteur démographique le paramètre de la diversité. Dans les limites de l’union indienne, des dizaines de langues comptent des millions de locuteurs. Le hindi, langue la plus parlée, est pourtant minoritaire en tant que langue maternelle de quelque 39 % des Indiens (328 millions en 1991), mais il est vrai que beaucoup de bilingues ou trilingues, en particulier dans les villes de l’Inde du nord, ajoutent de facto à ce chiffre. Si les autres langues comptent moins en pourcentage (télougou, bengali, marathi, tamoul, pour ne donner ici que les plus importantes), elles n’en sont pas moins parlées par des masses considérables de locuteurs (de 55 à 70 millions, pour les quatre langues précitées, en 1991, les sept suivantes, par ordre d’importance (ourdou, gujarati, kannara, malayalam, oriya, punjabi, assamais), comptant à cette date entre 15 et 44 millions de locuteurs.

Les péripéties de l’histoire politique récente, troublée par deux sécessions successives, celle du Pakistan se séparant de l’Inde à l’heure même de l’indépendance, en 1947, puis celle de 1971, quand le Pakistan oriental se sépare du Pakistan occidental pour devenir Bangladesh, ajoutent à la complexité. Car ces entités étatiques, Inde, Pakistan, Bangladesh, ne sont pas des entités linguistiques homogènes ni exclusives. Au Bangladesh, comme en l’Etat indien du Bengale occidental, on parle le bengali. Au Punjab pakistanais comme au Punjab indien, on parle punjabi, et l’on pourrait poursuivre plus avant l’analyse de ces pluralités linguistiques, et souligner comment, facteur d’identité essentiel, l’appartenance linguistique a parfois aussi suscité des troubles urbains. Pour ajouter à cette complexité, il convient de noter la place de l’ourdou, langue très proche du hindi par sa syntaxe, mais plus riche en mots d’origine persane, écrite en alphabet arabo-persan, et marqueur de l’identité musulmane. Or les princes musulmans, des sultans du Gujarat, de Golconde et de Bijapur aux empereurs mogols, ont été de grands bâtisseurs. L’ourdou marque de sa présence le champ urbain, tant dans sa dimension visible et paysagère que dans sa dimension administrative. Pour autant, et quelle que soit la magnificence de l’apport musulman à l’architecture indienne, l’ancienneté du fait urbain est bien l’une des caractéristiques de cet immense pays, riche en vieilles villes parfois millénaires, dont les plus chargées de sens furent autant villes de pèlerinage (Bénarès, qui a retrouvé aujourd’hui son nom ancien de Varanasi) que villes princières (Indraprastha par exemple, sur le vieux site de Delhi, mais aujourd’hui disparue). Des villes rajpoutes célèbres pour leurs palais (Jodhpur, Jaipur) aux villes du sud, réputées pour leurs temples (Kanchipuram, Madurai), large est la gamme des types urbains inscrits dans une très riche histoire, dont l’origine remonte au début même du fait urbain, avec les sites de la civilisation de l’Indus : Harappa et Mohanjo Daro (IIIe et IIe millénaires av. J.C.), aujourd’hui au Pakistan.

Et comment oublier l’impact de la colonisation britannique, grande bâtisseuse elle aussi, et elle aussi très soucieuse de classifications et de typologies ? A cet anglais colonial, qui a laissé de fortes marques dans le vocabulaire urbain, se surajoute depuis les années cinquante, l’anglais transculturel véhiculé par les grands organismes internationaux (Banque mondiale, instances de coopération, organismes de développement) qui, contribuant au financement d’opérations d’aménagement urbain, y distillent un vocabulaire dont l’universalité (pensons au mot slum) masque trop souvent des diversités essentielles sur le terrain, diversité dont rendent comptent les langues autochtones.

On le pressent, le poids des forces étatiques, très ancré dans l’histoire indienne de fort longue date, et maintenu dans les choix de politiques économiques retenus par l’Inde indépendante, contribue à la création langagière, et ajoute sa marque aux registres populaires multilingues. Pour résumer, plurilinguisme, vieille histoire urbaine et puissance étatique se conjuguent pour donner au champ urbain indien une taille, une richesse conceptuelle et une diversité tout à fait remarquables.

En pareil contexte, il était naturellement impossible à une modeste équipe de porter attention à l’ensemble du champ linguistique urbain indien. Il s’agissait simplement de laisser pressentir cette richesse du vocabulaire, l’épaisseur de ses strates historiques, ses significations socio-économiques, voire politiques, en lançant des coups de sonde dans un champ qu’on a limité à une part de l’Inde hindiphone. Incluant entre autres cette ville de Delhi qui symbolise à merveille les flux et les reflux des peuples et des empires au fil d’une si riche histoire politique, du moins ce fragment de l’Inde du nord est-il porteur de fortes significations.

Le présent recueil regroupe ainsi trois textes qui furent présentés par les membres de l’équipe lors des deux séminaires internationaux "Les Mots de la ville", organisés à Paris en 1995 et en 1997.

Le premier texte, de Narayani Gupta et Denis Vidal, propose d’abord un réflexion sur l’hétérogénéité linguistique du vocabulaire urbain de l’Inde du nord, avant d’aborder le cas majeur de l’aire hindi/ourdou. Mais on le verra, dans les nomenclatures proposées, nourries d’exemples, les radicaux, soit hindi dérivés du sanscrit pour une part, soit ourdou issus du persan ou de l’arabe, se retrouvent parfois hors de la zone hindiphone, en Inde de l’Est (Bengale occidental, Orissa, qui du moins relèvent de la même grande famille linguistique indo-aryenne) mais aussi en Inde du sud, intrusions intéressantes dans l’aire de cette autre famille linguistique, celle des langues dravidiennes, qui a toutefois entretenu avec l’Inde du nord des rapports culturels, commerciaux, militaires, religieux et intellectuels au fil des siècles. Typologie des villes, nomenclature administrative, subdivision du champ urbain, vocabulaire des constructions et des aires ouvertes offrent ainsi un premier glossaire, à dominantes hindi et ourdou, mais où s’entremêlent, toujours indiquées, des origines diverses: sanskrit, prakrit plus tardif, arabe, persan, anglais, anglo-américain, mais aussi néo-sanskrit et néo-persan, marques, en ces deux derniers cas, d’une volonté de recréation d’un vocabulaire par emprunts et néologismes délibérément marqueurs d’une identité culturelle spécifique.

Le second texte, d’Amitabh Kundu et Somnath Basu, plus focalisé, porte sur le vocabulaire de la planification et de l’aménagement urbain dans la zone hindiphone de l’Inde du nord. L’hétérogénéité linguistique reste présente. L’attention porte davantage, en pareil domaine marqué par le rôle de la puissance publique, sur les registres de langue (populaire, administrative) et sur les processus de standardisation ou d’évolution d’un vocabulaire, spécialisé en un sens, mais essentiel à tous, puisqu’il ne s’agit rien moins ici que du champ sémantique des politiques urbaines. Un glossaire thématique enrichit et illustre cette analyse.

En focalisant toujours davantage le champ d’investigation, le troisième texte, d’Amitabh Kundu, montre, en se donnant toute l’épaisseur historique requise, comment les mots des langues vernaculaires permettent de dépasser les concepts généralistes universaux – tel slum – pour une approche bien plus fine des réalités physiques de l’habitat défavorisé, mais aussi des implications culturelles et sociales que charrie ce vocabulaire.

On espère ainsi, par ces coups de sonde, donner à voir ou à pressentir la richesse d’un seul fragment du champ urbain indien, et l’apport du recours au vocabulaire, à la langue, aux langues en jeu dans cet espace pour la compréhension du fait urbain. Pour pousser plus loin le souci lexical affiché dans ce recueil, signalons enfin un autre travail collectif, d’objectif plus opératoire sans doute, mais tout aussi fondé sur l’écoute des mots de la ville : le Glossaire français-anglais-hindi des termes de l’urbanisme, de l’aménagement du territoire et de la gestion urbaine, établi par Véronique Dupont et Shalini Gupta, sous la direction d’Amitabh Kundu et Jean-Luc Racine.
 

    Les auteurs :

    Somnath Basu, docteur en géographie de la Jawaharlal Nehru University de New Delhi, est chercheur de l’Unité de Sciences sociales de l’Operation Research Group, Calcutta.

    Narayani Gupta, historienne, est professeur à l’Université Jamia Millia Islamia, New Delhi.

    Amitabh Kundu, économiste urbain, est professeur au Centre for the Study of Regional Development, Jawaharlal Nehru University, New Delhi.

    Jean-Luc Racine, géographe, est directeur de recherche au CNRS, membre du Centre d’Etudes de l’Inde et de l’Asie du Sud, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris.

    Denis Vidal, anthropologue, est chercheur à l’Institut de Recherche pour le Développement (anciennement ORSTOM), Paris et chercheur associé au Centre d’Etudes de l’Inde et de l’Asie du Sud, EHESS, Paris.


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