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Policy Paper no. 7 - Nouvelles configurations villes-campagnes
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Gestion des Transformations Sociales (MOST) - UNESCO

Série Politiques Sociales - No. 7

Nouvelles configurations villes-campagnes

par Ricardo Abramovay et Ignacy Sachs

Ce document est basé sur l’étude préparée en vue de la conférence mondiale Habitat II à la demande de la Division du développement rural de la FAO et financée sur fonds FAO/FNUAP.

Table des matières

Préface

La croissance urbaine

L’urbanisation ou la déruralisation ?

Les enjeux

Vers un nouveau paradigme du développement rural

L’avenir de l’agriculture familiale

Les emplois ruraux non agricoles

En guise de conclusion

Bibliographie

Notes


Préface

Préparé comme contribution à la Conférence d'Istanbul (Habitat II), ce texte met l'accent sur le potentiel que les zones rurales peuvent représenter dans la lutte contre la pauvreté dans le monde. S’opposant à l'idée très répandue selon laquelle la désertification sociale, culturelle et économique du milieu rural est inhérente à l'idée même de développement, cet ouvrage met en relief des nouvelles configurations qui se forment entre villes et campagnes.

Le milieu rural abrite à présent la moitié de la population mondiale. Même si cette proportion tend à diminuer, un tiers des habitants de la planète (plus de trois milliards de personnes) habitera à la campagne dans trente ans. Dans les pays en développement on assiste de plus en plus à une dé-ruralisation qui est très loin d'une véritable urbanisation, puisqu’une partie croissante de ceux qui quittent les champs se voient refuser le droit au travail, à la santé, à l'habitation et à l'éducation (partie I-III).

La quatrième partie expose les bases d'un nouveau paradigme de développement rural. Aujourd’hui, toutes les organisations de développement reconnaissent deux problèmes centraux à la Révolution verte: elle a bénéficié seulement à une minorité d’agriculteurs et elle a conduit à un rapide épuisement des ressources naturelles dont dépend l'agriculture. C'est autour de l'agriculture familiale (partie V) que prennent forme les alternatives au modèle de la Révolution verte. Leur développement a pour bases fondamentales l'accès à la terre, à l'éducation, à l'information, à la technologie, au crédit et aux marchés. Lorsqu’elle est dotée des moyens nécessaires à son épanouissement, l'agriculture familiale se révèle capable de faire face aux défis du marché.

Mais les unités familiales rurales ne se dédient pas exclusivement à l'agriculture. La sixième partie montre la croissance importante des activités rurales non-agricoles dans le monde. Si le déclin de l'agriculture dans l'économie contemporaine est certain, il n'en va pas de même pour le milieu rural, où d'innombrables activités sont en train de s'épanouir. Le défi des «établissements humains» (pour employer le terme de Habitat II) en milieu rural c'est de doter les populations rurales des moyens (dont la terre et l'éducation sont les plus importants) pour devenir les protagonistes des nouvelles opportunités et demandes que la croissance urbaine offre aux villes.


La croissance urbaine

Le vingtième siècle et, notamment, sa seconde moitié, aura été marqué par une accélération sans précédent de l'urbanisation. Selon les estimations de Paul Bairoch (1985:634), qui font foi, la proportion des citadins dans la population mondiale est demeurée stationnaire de 1300 à 1500 après J. C.: à peine un habitant sur dix vivait dans les villes de 5 000 habitants ou plus, sans qu'il y ait une différence significative entre le futur tiers monde et le futur monde développé (1). Au cours du XIXe siècle, le taux d'urbanisation augmente de 9 à 16 %. Ce processus ne touche cependant que l'Amérique et l'Europe dont le taux d'urbanisation dépasse 30 % en 1900 (tableau 1).

En 1950, la population urbaine compte déjà pour plus d'un quart. En même temps l'écart entre le monde développé et le tiers monde se creuse: 46,1 % et 15,7 %, avec l'Amérique à un extrême avoisinant 48 % et l'Afrique, à l'autre, cantonnée à 12 % (tableau 1).

Selon les estimations des Nations Unies, le taux d'urbanisation de l'ensemble du monde atteindra 47,5 % en l'an 2000, 50 % en l'an 2005 pour arriver à 61,1 % en 2025 (tableau 2), dans l'hypothèse où les processus d'urbanisation rapide observés actuellement en Afrique, Chine et Inde ne connaîtront qu'une faible désaccélération après 2010.

Une caractéristique importante des processus d'urbanisation actuels, notamment dans le tiers monde, est l'importance prise par les très grandes villes d'un million d'habitants et plus. Elles étaient 83 en 1950 avec une population de 195 millions, 288 en 1990 avec une population de 814,5 millions. La projection pour l'an 2000 est de 391 villes avec 1.146 millions d’habitants, soit 38,7 % du total des citadins, dont 48 en Afrique, 56 en Amérique Latine, 171 en Asie.

L'exode massif vers les villes entraîne un ralentissement de l'accroissement de la population rurale et même sa réduction en termes absolus, observée tout au long de la seconde moitié du XXe siècle dans les pays industrialisés et à partir de 1985 en Amérique Latine. Les projections des Nations Unies se hasardent à anticiper la même tendance en Chine à partir de 1995 et en Inde à partir de 2015, de façon à ce que, pour l'ensemble du monde, la population rurale commence à décroître à partir de l'an 2015 (tableau 3).


Tableau 1

Evolution du taux d’urbanisation du monde de 1300 à 1980 (en %)

  1300 1500 1700 1800 1900 1950 1980
Principales estimations précédentes pour l’ensemble du monde              
DAVIS et HERTZ - - - 3.0 13.6 29.8 -
DOXIADIS et PAPAIOANNOU   7.6 5.0 6.2 18.0 31.5 -
GRAI’MAN: hypothese faible 4.1 4.6 5.0 5.0 13.2 28.0 -
Hypothese moyenne 4.7 5.1 5.4 5.3 13.6 28.6 -
Hypothese forte 5.3 5.6 5.8 5.5 14.0 29.2 -
BAIROCH (estimations 1977) - - - 7.9 17.2 27.2 -
               
Estimations actuelles des Nations Unies              
ENSEMBLE DU MONDE  9.0 9.4 9.8 9.0 16.0 25.6 38.4
Afrique 4.0 5.0 3.9 4.0 5.5 12.0 27.8
Amerique 8.2 8.4 11.4 12.3 28.5 47.9 63.8
Asie 10.2 10.7 10.9 9.1 9.3 14.9 26.2
Europe 9.5 9.6 10.8 10.4 30.2 42.9 64.2
(FUTUR) TIERS-MONDE 9.0 9.5 9.5 8.3 9.1 15.7 28.4
(FUTUR) MONDE DEVELOPPE 9.0 9.2 10.8 10.8 29.7 46.1 65.8

Source: Bairoch, P. (1985, p.634)


Tableau 2

Taux d’urbanisation, 1950-2025 (en %)

Année
Afrique
Amérique latine
Chine
Inde
Reste de l’Asie
Reste du monde
Ensemble
1950
14.5
41.6
11.0
17.3
22.3
54.6
29.3
1955
16.3
45.5
13.6
17.6
24.7
57.4
31.4
1960
18.3
49.4
19.1
18.0
27.3
60.2
35.5
1965
20.6
53.5
18.2
18.8
29.5
63.1
35.5
1970
22.5
57.4
17.4
19.8
31.7
65.9
36.6
1975
25.0
61.2
17.2
21.3
34.2
67.8
37.7
1980
27.3
65.0
19.6
23.1
36.0
69.3
39.4
1985
29.6
68.4
22.5
24.3
38.4
70.6
41.2
1990
32.0
71.5
26.2
25.5
40.8
72.0
43.1
1995
34.7
74.2
30.2
26.8
43.3
73.5
45.2
2000
37.6
76.6
34.5
28.6
46.0
75.1
47.6
2005
40.8
78.6
38.8
30.9
48.9
76.8
50.1
2010
44.2
80.4
43.0
33.8
51.9
78.5
52.8
2015
47.6
81.8
46.9
37.2
54.9
802
55.8
2020
50.9
83.2
50.8
41.3
57.9
81.8
58.5
2025
54.1
84.4
54.5
45.2
60.8
83.3
61.2

Source: FAO, World Urbanisation Prospect: the 1992 Revision, New York

En termes absolus ces projections tablent sur un accroissement de la population urbaine de 581 millions entre 1990 et l'an 2000, puis de 2.318 millions pendant le premier quart du XXIe siècle. Cette augmentation concernera surtout les pays en voie de développement. La population urbaine en Afrique passera de 205 millions en 1990 à 323 millions en 2000 puis atteindra 855 millions en 2025. Les chiffres correspondants pour l'Amérique Latine sont: 315 millions, 398 millions et 591 millions; pour la Chine 301 millions, 452 millions et 839 millions; enfin pour l'Inde 217 millions, 292 millions et 628 millions. A titre de comparaison, l'ensemble des villes du monde totalisaient en 1990 une population de 2.284 millions.


Tableau 3

Taux d’accroissement de la population rurale, 1950-2025 (en %)

Année
Afrique
Amérique latine
Chine
Inde
Reste de l'Asie
Reste du monde
Ensemble
1950-55
1.80
1.33
1.27
1.91
1.20
- 0.00
1.19
1955-60
1.91
1.22
0.23
2.17
1.51
- 0.08
1.02
1960-65
1.98
1.12
2.28
2.05
1.66
- 0.29
1.59
1965-70
2.07
0.83
2.79
2.04
1.73
- 0.67
1.73
1970-75
2.09
0.55
2.25
1.85
1.66
- 0.35
1.60
1975-80
2.27
0.24
0.85
1.63
1.60
- 0.22
1.18
1980-85
2.26
0.12
0.70
1.81
1.50
- 0.24
1.17
1985-90
2.26
- 0.13
0.52
1.65
1.34
- 0.27
1.07
1990-95
2.13
- 0.22
0.29
1.57
1.18
- 0.56
0.93
1995-00
1.88
- 0.30
- 0.13
1.31
0.94
- 0.69
0.68
2000-05
1.65
- 0.35
- 0.57
0.98
0.67
- 0.86
0.42
2025-10
1.44
- 0.38
- 0.73
0.60
0.40
- 1.03
0.21
2010-15
1.25
- 0.38
- 0.76
0.16
0.18
- 1.22
0.03
2015-20
1.02
- 0.51
- 0.89
- 0.34
- 0.04
- 1.31
- 0.19
2020-25
0.78
- 0.65
- 1.10
- 0.45
- 0.27
- 1.38
- 0.35

Source: FAO, World Urbanisation Prospect: the 1992 Revision, New York
 

Accommoder 2 900 000 citadins en 35 ans demanderait un effort équivalent à la création ex nihilo, bon an mal an, de six mégalopoles de 15 millions d'habitants, une entreprise difficilement imaginable pour les pays en voie de développement sans s'engouffrer dans une dette sociale colossale.

Les projections, rappelons-le, ne sont pas des prévisions. Celles que nous venons d'analyser ressemblent plutôt à un scénario de l'impossible. Il nous semble que l'hypothèse d'un ralentissement de ce processus migratoire devra être sérieusement envisagée en tant qu'un élément de stratégie de développement axée sur la réduction de la dette sociale (et de la dette écologique).


L'urbanisation ou la déruralisation ?

Les données précédentes montrent sans aucun doute un processus de déruralisation. Les habitants des campagnes cesseront d'être majoritaires dans le monde dans quelques années, si l’on continue d’utiliser les définitions tranchées de l'urbain et du rural fondées sur une dichotomie réductrice et des critères statistiques ou fonctionnels assez arbitraires, d’autant plus que les statisticiens des différents pays ne parviennent pas à se mettre d'accord sur une définition de la ville. Le nombre d'habitants serait-il le seul critère qui compte et, le cas échéant, à quel niveau faudrait-il mettre la barre (2 000, 5 000, 10 000 habitants) ? Doit-on, au contraire, faire intervenir la structure de production, la ville se caractérisant par une forte majorité d'emplois non-agricoles ? Ou encore privilégier les fonctions administratives de chef-lieu de la plus petite unité administrative (commune, municipalité) ?

En tout état de cause les ruraux constituent encore une bonne moitié des habitants de notre planète, une raison imparable pour ne pas marginaliser dans le débat sur l'habitat les établissements humains ruraux et les configurations villes-campagnes.

Mais faut-il pour autant confondre la déruralisation avec l'urbanisation ? Nous ne le pensons pas. Les villes pour le meilleur et le pire, dit Bairoch dans l'ouvrage déjà cité. En effet, pour une grande majorité des réfugiés de la campagne, les villes offrent une chance à la loterie de la vie – c'est leur attrait (2) – mais les billets gagnants ne sont réservés qu'à une minorité qui parvient à s'intégrer par le biais d'un emploi assurant les moyens d'une existence (livelihood) digne, un logement, l'exercice effectif de la citoyenneté, l'accès aux services sociaux et l'égalité des chances pour les enfants. Ceux-là sont urbanisés, à la différence des autres, les laissés-pour-compte, les mal-logés ou les sans-domicile-fixe, les habitants des bidonvilles et des quartiers périphériques, qui dépensent des trésors d'ingéniosité pour survivre en exerçant mille professions et petits boulots dans « l'économie informelle » – une étiquette recouvrant à la fois des activités fort utiles et des agissements criminels, des rapports de solidarité et de convivialité et des formes d'exploitation les plus abjectes. Toutes ces activités servent de paravent au sous-emploi et chômage et de prétexte pour ne pas s'occuper du problème du chômage déguisé dans les pays du tiers monde.

Comme l'écrit le Secrétaire général de la Conférence d'Istanbul, Wally N'Dow (1995:147), dans certaines villes des pays en voie de développement jusqu'à 70 % de la population vit des activités dans le secteur informel. Les emplois y sont précaires, les salaires bas et le taux d'exploitation des travailleurs élevé. Dans les cas extrêmes, le secteur informel fonctionne comme un paravent qui cache un chômage massif (3).

Tous ces réfugiés des campagnes qui ont quitté leurs villages pour échapper à l'enfer de la misère rurale, attirés par le mirage d'une vie meilleure, se retrouvent pour le moment dans un purgatoire, dans l'antichambre du paradis urbain des beaux quartiers modernes auxquels ils n'accèdent qu'en tant que travailleurs. Dans l'attente de toutes les promesses, réelles ou imaginaires, du consumérisme pratiqué par les élites, ils appartiennent à la pré-ville.

Combien sont-ils ? Selon David Satterwhaite (1995:4-5), en 1990 au moins 600 millions de citadins en Asie, Afrique et Amérique Latine occupaient des logements et des quartiers dont les conditions précaires représentaient un péril pour la vie et une menace pour la santé. Certains parmi eux avaient des revenus supérieurs au seuil de pauvreté, néanmoins ils faisaient bel et bien partie de la légion des citadins pauvres dès qu'on dépasse la notion réductrice du seuil de pauvreté ramenée au revenu par habitant.

Jusqu’à présent, les données disponibles indiquent que l’incidence de la pauvreté absolue a été, en général, moins grande dans les villes qu’en milieu rural, surtout dans les régions qui connaissent les taux d’urbanisation les plus rapides. Mais à la lumière des faits observés au cours de la dernière décennie, on peut douter que ce soit là une tendance durable. En Inde, par exemple, on assiste à une réduction générale du niveau de la pauvreté absolue depuis vingt ans, allant de pair avec un rapprochement de la proportion d’habitants en situation très précaire en ville et en milieu rural. C’est une tendance générale en Asie du Sud et de l’Est: les pauvres constituent 60% de la population de Calcutta et Jakarta, 45% à Karachi et Madras et 35% à Manilla (Brandon et Ramankutty, 1993:47). En Afrique, les politiques d’ajustement structurel se sont traduites à la fois par une migration accrue vers les villes et par un fort appauvrissement des populations urbaines et péri-urbaines. C’est ce qui a fait dire à V. Jarnal (1995:161) que le biais urbain a disparu à la suite de l’ajustement structurel et qu’il y a eu une "urbanisation de la pauvreté".

Même les régions les plus dynamiques des pays en développement ont de plus en plus de mal à faire en sorte que la croissance économique se traduise par un miux être généralisé des citadins: dans la municipalité de Campinas, un des principaux pôles technologiques de l’Amérique Latine et responsable pour 9% du PIB brésilien, 40% des habitants ont un revenu insuffisant pour l’acquisition du « panier de la ménagère » adéquat (Seade, 1995:10).

La sous-estimation de l'échelle de la pauvreté urbaine, signalée par Satterwhaite, va de pair avec l'insuffisance des analyses établissant un lien entre la pauvreté urbaine et la pauvreté rurale et leurs causes communes. C'est particulièrement vrai dans les pays africains, où l'exode rural s'est intensifié à cause des conflits armés et des effets sociaux délétères des politiques d'ajustement structurel (4). C’est pourquoi la lutte contre la pauvreté urbaine passe par la régénération du secteur agricole et la promotion d'emplois ruraux non-agricoles, le gonflement de l'économie informelle urbaine ne représentant qu'une augmentation du sous-emploi. Il faut freiner l'exode rural pour donner à l'économie urbaine une chance de résorber le sous-emploi accumulé (Jarnal, 1995:161). L'insertion dans la société urbaine stricto sensu des millions de candidats à la citoyenneté urbaine, qui se pressent déjà à ses portes (5) et fonctionnent dans ses interstices, demandera en effet beaucoup de temps, d'efforts et de lourds investissements pour aménager les infrastructures urbaines, construire les logements populaires et, surtout, créer en nombre suffisant les emplois ou les opportunités d'auto-emplois supérieures à celles qu'offre aujourd'hui l'économie informelle.

Selon le Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA 1995:16), même des investissements très importants en services et infrastructure urbains n’assureront pas l’accès d’une grande partie de cette population aux moyens de vie les plus élémentaire (6). Tout en considérant qu’il est peu probable, ni même vraiment souhaitable, que l’urbanisation se ralentisse, Philippe Antoine (1995) reconnaît que le secteur moderne a cessé d’offrir un débouché pour les jeunes, alors que le secteur informel n’a pas les capacités suffisantes pour accueillir les chômeurs.

Il est évidemment de l’intérêt de tous (ruraux et urbains) que l’exode vers les villes ne soit pas la seule alternative à la misère que connaît à présent le monde rural. C’est pourquoi il faut analyser les configurations villes-campagnes sous l’angle de leur contribution synergique à la solution des problèmes sociaux qu'affronte l'humanité en cette fin du vingtième siècle.

Plutôt que d’opposer les villes aux campagnes il nous faut raisonner en termes d’un continuum dont toutes les composantes - hameaux, villages, bourgs, réseaux des villes petites et moyennes, grandes villes et métropoles - ont un rôle à remplir. Tout en s’attachant à ce que, en employant les termes de Bert Hoselitz, les villes soient de plus en plus génératrices de progrès et de moins en moins parasitaires (7), il nous paraît important d’insister en même temps sur l’effet d’entraînement du développement rural sur le réseau urbain.

Une campagne prospère crée une demande pour les services urbains et devient un débouché pour les produits industriels fabriqués dans les villes. De cette façon elle induit l’essor des réseaux des villes intermédiaires. Une répartition équitable des revenus ruraux se traduit par une demande fortement accrue pour des articles industriels pouvant être fabriqués sur place, dans les petites villes, à l’aide de techniques relativement intensives en main-d’œuvre. Un cercle vertueux de création d’emplois ruraux et urbains s’instaure ainsi.

Les considérations que nous venons de faire doivent être replacées dans un cadre d’analyse plus général. Au cours des cinq millénaires qui nous séparent de la révolution urbaine en Mésopotamie, l'apparition et la croissance des villes furent rythmées par la capacité de celles-ci de prélever la nourriture nécessaire sur les campagnes. Ce prélèvement se faisait directement (butin, tributs en nature), indirectement (corvées) ou encore à travers l'échange commercial. La production et l'extraction du « surplus » alimentaire, souvent au détriment du niveau de consommation des producteurs, constituent ainsi une catégorie essentielle de l'histoire économique.

Ce sont les campagnes qui, dans les sociétés majoritairement rurales, ont fourni l'accumulation primitive permettant l'industrialisation et l'essor urbain. Le débat qui a agité l'Union Soviétique au cours des années 20 entre Preobrajenski et Bukharine a précisément tourné autour de la meilleure forme de faire supporter par la paysannerie le coût de l'industrialisation accélérée. Preobrajenski prônait des lourds tributs en nature ; Bukharine, lui, était partisan d'un échange commercial avec des termes d'échanges favorables aux produits industriels fabriqués dans les villes.

Tous les pays en voie de développement doivent, explicitement ou implicitement, s'adresser au problème des prix relatifs entre produits agricoles et produits industriels, les termes d'échange intérieurs (ou ciseaux des prix, comme on les appelait naguère) favorables aux produits de la ville constituant un élément important, à côté de l'allocation des investissements publics, du « biais urbain » (Lipton, 1977). Cette question se complique du fait que les termes d'échange ne sont pas les mêmes pour les différentes catégories des acteurs sociaux impliqués : cultivateurs, propriétaires fonciers et commerçants.

Pendant de longs siècles, les campagnes furent aussi les pourvoyeurs de la population urbaine, la mortalité dans les villes dépassant la natalité.

Comment évaluer l'impact des migrations des ruraux vers les villes ? Faut-il y voir la diminution du nombre de bras et de bouches à nourrir, trop nombreux au vu de la pénurie des sols accessibles aux populations paysannes ? Ou, au contraire, un départ des plus aptes à travailler à un âge où ils pouvaient enfin compenser à la société villageoise ce qu'ils lui ont coûté pendant leur enfance, aussi minimes fussent ces coûts ? Pour que ce calcul coût-bénéfice soit complet, il faut encore faire intervenir les flux monétaires constitués par les mandats envoyés par les migrants aux familles demeurées dans le village.

L'analyse des rapports entre les campagnes et les villes comporte plusieurs autres éléments difficiles à saisir. Quel est le résultat net des échanges commerciaux ? Où les propriétaires fonciers dépensent-ils leurs revenus ? Comment s'établit le bilan des impôts prélevés dans les campagnes et des investissements publics consentis en leur faveur ? Qui profite des devises engrangées grâce aux exportations agricoles ?

La réponse à toutes ces questions demande des études historiques circonstanciées dans des contextes précis. Toute généralisation hâtive serait déplacée.


Les enjeux

Les études préparées à l'occasion du Sommet Social de Copenhague de 1995 témoignent de la priorité qu'il faut accorder au problème de l'emploi et de l'auto-emploi subsumés dans le concept d'accès aux moyens d'existence (livelihood) popularisé par K. Polanyi et remis à l'honneur par les travaux de R. Chambers (1995).

En effet, pour importants que soient les filets de sécurité et les politiques assistancielles fondées sur la redistribution des revenus, mis en place pour secourir les chômeurs, les exclus et les marginalisés, l'attaque contre les racines de l'exclusion et de la pauvreté passe par leur insertion productive. Pour parvenir à des solutions durables il faut corriger la distribution des revenus inscrite dans les modes de production (8). Ce n'est que de cette façon qu'il sera possible de procéder à la liquidation de l'immense « dette sociale » accumulée au cours des dernières décennies à travers une croissance économique perverse, caractérisée par l'approfondissement des inégalités entre les nations et à l'intérieur de celles-ci. Le rapport sur le développement humain (UNDP, 1995) estime qu'environ un tiers de la population des pays en voie de développement – 1,3 milliards de personnes – vit au-dessous du seuil de pauvreté, près de 800 millions ne mangent pas à leur faim et un demi-milliard souffrent de malnutrition chronique, 130 millions d'enfants ne fréquentent pas l'école primaire et plus de 275 millions l'école secondaire.

Dans les pays industrialisés on dénombre 100 millions de personnes au-dessous du seuil de pauvreté et plus de 5 millions sans domicile fixe. Le taux de chômage ouvert dépasse 8 % et avoisine 15 % pour les jeunes. En Espagne il est même de 22,7 %.

Mais revenons au déficit d'emplois. Le monde compte aujourd’hui environ 120 millions de chômeurs et 700 millions de sous-employés, soit plus de 30 % de la force de travail. Entre 1990 et 2010, les effectifs de la classe d'âge en état de travailler augmenteraient de 1 360 000 personnes (dont 4,7 % à peine dans les pays industrialisés). Selon les estimations de M. Simai (1995: 193-194), compte tenu des tendances démographiques, du niveau de chômage et de sous-emploi et de l'augmentation du nombre des jeunes entrant dans la force de travail, il faudrait créer au cours de la décennie prochaine un milliard d'emplois. Or, les 37 000 transnationales avec leurs 200 000 filiales éparpillées à travers le monde, responsables pour un tiers des actifs et un cinquième de la production mondiale, n'emploient que 5 % de la main-d'œuvre mondiale (UNRISD, 1995). Le BIT (1995: 52) estime à 73 millions le total des emplois créés directement par les entreprises multinationales à travers le monde, en majorité dans les pays industrialisés, et à 1 à 2 emplois leur effet multiplicateur. Le salut pour ce qui est de l'emploi ne viendra donc pas du seul essor des industries modernes et de l'approfondissement des processus de mondialisation dont l'impact sur les pays en développement comporte beaucoup d'ombres à côté de certaines lumières. Comme l’écrit Francis Stewart (1995), « alors que la mondialisation a créé des nouvelles occasions d’enrichissement pour des secteurs et groupes significatifs de la société, elle a aussi affecté négativement ou même complètement marginalisé de nombreux autres secteurs. Les forces du marché mondialisé détruisent plutôt que ne créent des filets de sécurité pour ceux qui sont marginalisés » (9).

Sans aucunement nier l'importance de l'industrialisation en tant que levier des transformations structurelles de l'appareil de production, nous pensons que les impératifs sociaux demandent l'explicitation dans tous les pays (10) et, tout particulièrement dans les pays en voie de développement, d’une stratégie plurisectorielle de promotion d’emplois et d’auto-emplois. La modernisation des industries et de certains services, accélérée par la course souvent excessive à la compétitivité (11), entraîne une forte réduction des besoins en main-d'œuvre même qualifiée dans ces secteurs, au point d’en arriver à parfois une corrélation inverse entre le volume des investissements productifs et celui des emplois. Le manque à gagner doit être compensé par le développement des activités qui peuvent encore être fortement créatrices d'emplois.

Les solutions ne pourront pas venir seulement de la ville. La ville ne saurait être envisagée comme le seul endroit de développement des liens sociaux et d’épanouissement individuel. Pour une partie très importante de ceux qui y habitent - nous l’avons vu - elle représente, au contraire, l’insécurité, l’isolement, la précarité des conditions de vie et la marginalisation économique et sociale. Tout en s’efforçant de promouvoir le rôle dynamisateur des villes sur l’ensemble de la vie sociale, il faut mettre à profit les opportunités importantes de combat à la pauvreté dans les campagnes. Le monde rural n’est pas condamné pour toujours à la misère et à la désertification sociale et ses habitants au choix entre la pauvreté sur place et la marginalisation en ville.

C’est dans ce contexte qu’il faut examiner le rôle de l’agriculture. En 1990-92 elle était encore responsable de 48% de l'emploi total dans le monde: à peine 10 % dans les pays industrialisés, mais 58% dans les pays en développement, 67% en Afrique subsaharienne et 74% dans le groupe des pays les moins développés (UNDP, 1995), la main-d’œuvre salariée étant, pour la plupart des pays, minoritaire par rapport à la main-d’œuvre familiale (Jazairy et al., 1992:163).

Les statistiques que nous venons de citer ne prennent pas en compte l’agriculture urbaine. Or, dans de nombreuses villes, les jardins potagers familiaux et communautaires permettent d'améliorer les régimes alimentaires et constituent une source de revenus d'appoint pour les populations pauvres. Une enquête menée par l'Université des Nations Unies a permis de constater l'ampleur du phénomène et son importance dans les stratégies de survie notamment en périodes de troubles politiques ou de chômage structurel (Sachs et Silk, 1990:36-43).

D'autres études menées notamment par le Urban Agriculture Network vont dans le même sens. L'agriculture urbaine et péri-urbaine produit de 20 à 40 % des aliments consommés dans les villes africaines (World Bank, 1995).

Les politiques publiques d'appui à l'agriculture urbaine et péri-urbaine doivent trouver leur place dans les « Agendas 21 Locaux » préparés en conformité avec les recommandations du Sommet de la Terre tenu à Rio de Janeiro en 1992.

Les potentialités de l’agriculture comme source d’emploi restent grandes, à condition qu’elle reçoive sa juste part d’investissement et qu’elle privilégie des activités et des techniques modernes qui épargnent les ressources rares – comme la terre ou l’eau – et en même temps crée des opportunités de travail permettant de résorber le fort sous-emploi rural (12).

Les auteurs du Rapport de la Commission Internationale pour la Paix et l'Alimentation (International Commission on Peace and Food, 1994), considèrent comme viable une stratégie qui assurerait un milliard de nouveaux emplois dans les pays du Sud en dix ans à peine (pp. 198-199). Cette proposition généralise les résultats d'une étude se donnant comme objectif d'atteindre en une décennie à peine le plein emploi en Inde en élevant ainsi l'ensemble de la population indienne au-dessus du seuil de pauvreté (pp. 122-124). Pour cela, il faudrait créer 100 millions d'emplois nouveaux dont 45 millions en agriculture, 10 millions dans les agroindustries rurales et 45 millions d'emplois ruraux et urbains dûs à l'effet multiplicateur de la consommation accrue des masses rurales, l'agriculture constituant à la fois une source d'aliments et de biomasse et un débouché pour les produits industriels et les services. Le développement agricole peut avoir des effets d’entraînement très importants sur l’ensemble de l’économie. Dans les pays de l’Asie du Sud-Est, il y a bien eu une industrialisation entraînée par la demande agricole (Adelman, 1984).

Selon les auteurs du Rapport, l'Inde pourrait atteindre ce résultat spectaculaire sans recourir aux ressources extérieures autres que des investissements directs des entreprises agroindustrielles. La condition en est cependant que le pays puisse exporter ses excédents agricoles sans que son accès aux marchés des pays industriels soit entravé. Le Rapport attaque donc vivement le protectionnisme agricole des pays développés et suggère une stratégie mondiale de développement du Sud à travers l'expansion de ses exportations d'origine agricole ou forestière. Actuellement, 58% de la population économiquement active dans les pays du Sud – c'est-à-dire 1,1 milliard d'hommes, de femmes et d'enfants – travaillent dans l'agriculture alors qu'ils ne sont que 35 millions dans les pays industriels. Tout ce raisonnement est fondé sur une évaluation controversée du potentiel de l'agriculture pour l'avenir. Selon les auteurs du rapport, les disponibilités des sols et de l'eau pour l'agriculture pourraient facilement doubler à l'échelle planétaire et la productivité à l'hectare peut être très considérablement augmentée.

De cet exercice, étonnamment optimiste, nous retiendrons surtout l'idée que, contrairement à un préjugé très répandu, l'agriculture peut jouer un rôle moteur tout au moins dans le développement de certains pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine, à certaines conditions : se concentrer sur des cultures demandant beaucoup de main-d'œuvre et sur une gestion attentive des sols, des micronutrients et de l'eau à l'aide des techniques intensives en connaissances scientifiques.

De toute évidence, un développement rural fortement créateur d'emplois réduirait les contingents de réfugiés des campagnes se pressant aux portes des villes. De ce fait, il permettrait de mieux s'attaquer à la tâche d'urbanisation – au sens fort du terme – des habitants des quartiers périphériques et des bidonvilles, de la « ville illégale » reconnue enfin comme la « ville réelle » (13), assurant des moyens d'existence digne, des logements décents et en transformant ces semi-citadins en citoyens à part entière (14).

A l'inverse, plus que jamais, il faut s'attacher à ce que l'essor des villes se traduise par des retombées positives sur les campagnes et contribue à leur progrès matériel et civilisationnel. Or, un scénario allant dans le sens contraire devient de plus en plus plausible: celui de l'émergence de réseaux mondiaux des villes travaillant entre elles au détriment de leurs rapports avec leurs arrière-pays respectifs.

Des nouvelles configurations dans les rapports villes-campagnes ne pourront s’établir donc qu’à partir du moment où ces deux espaces géographiques cesseront d’être assimilés au progrès et au retard et que des liens sociaux, économiques et culturels plus enrichissants et équilibrés s’établiront entre eux.

Dans la conception des stratégies de développement les aspects spatiaux sont tout aussi importants que les aspects socio-économiques, de même que la maldistribution spatiale est un élément essentiel du maldéveloppement. Josué de Castro avait raison d’étudier la faim et plus généralement les problèmes sociaux, en les projetant sur des cartes. Ses intuitions méthodologiques gardent toute leur validité; l’aménagement du territoire est une partie intégrale de la planification et, à l’avenir, le concept clé doit être, comme nous l’avons déjà dit, celui d’un continuum rural-urbain.

Le développement urbain et le développement rural ne sauraient être séparés dans la mesure où ils se conditionnent mutuellement. Le réexamen des configurations villes-campagnes s'impose à Istanbul. Un de ses enjeux sera de dépasser la double opposition entre la belle ville et la ville illégale, d'une part, et, d'autre part, celle entre les villes et les campagnes reproduisant dans l'espace national des pays du Sud la relation inégale de type « centre-périphérie » entre pays du Nord et du Sud. Pour J.P. Peemans (1995), auteur d'un important article sur l'articulation des espaces urbains et ruraux dans les processus de développement, le dépassement de la déstructuration interne des villes déchirées par la fracture sociale et de la désarticulation entre espaces ruraux et urbains passe par la remise en question de la « néo-modernisation transnationale » et du découplage entre croissance et développement jusqu'à maintenant confondu avec l'accumulation. Démocratie locale et développement territorial (15) deviennent les mots clés de la nouvelle approche visant la revitalisation du tissu social et l'harmonisation des relations entre société et nature en s'attaquant d'emblée à la programmation socio-économique et à l'aménagement du territoire dans le continuum rural-urbain.

Avant d’examiner les principales composantes d’un tel développement, il convient d’en préciser les aspects normatifs. La finalité du développement est toujours éthique et sociale et repose sur le principe de la solidarité entre la population actuelle et les générations futures. Ainsi que le souligne la prise de conscience écologique, le développement se doit d’être respectueux de l’environnement au nom de la solidarité diachronique avec les générations futures. Quant à l’efficacité économique, pour importante qu’elle soit, son rôle est uniquement instrumental. De surcroît, cette efficacité s’évalue au niveau macro-social et ne saurait être automatiquement confondue avec la rentabilité au niveau micro-entrepreneurial. Les coûts sociaux et économiques externalisés par le jeu des forces pures du marché doivent être pris en considération.

Dans ce qui suit nous analyserons les modalités d'un développement rural synergique avec le développement urbain.


Vers un nouveau paradigme du développement rural

La place centrale de la croissance agricole dans le développement rural ne tient pas uniquement à son potentiel d’emploi, mais à son rôle fondamental dans la poursuite de la sécurité alimentaire. Comme les travaux de la FAO (1995) ne cessent de l’affirmer, la sécurité alimentaire constitue un objectif majeur pour chaque pays et pour la communauté internationale. Les besoins alimentaires de centaines de millions d’habitants des campagnes et des villes ne sont pas satisfaits et la menace des ruptures d’approvisionnement et des catastrophes sociales qu’elles entraînent n’est toujours pas éliminée en dépit de la croissance ininterrompue de la production alimentaire depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Le défi est donc de transformer ces besoins en atout pour le développement et donner à l’immense majorité des hommes le sentiment réel de mener une activité socialement utile. C’est dans les campagnes que se jouera la principale bataille pour que l’activité économique et non pas l’assistanat social devienne le principal moyen pour émanciper les pauvres. De nombreux travaux ont mis en évidence le potentiel considérable de développement de la production agricole en harmonie avec la nature (16). La catastrophe imminente due à l’épuisement des ressources naturelles et à l’impossibilité de maintenir à l’avenir un rythme soutenu de progrès technique sans mettre en péril les équilibres écologiques de la planète, annoncée par les néomalthusiens, reste à démontrer (17).

Le tableau 4 présente les taux de croissance de la production alimentaire de 1970 à 1990 et les projections pour la période 1980/90 à 2010. Ces données font état d’une croissance de la production supérieure au taux de la croissance démographique dans toutes les régions du monde, à l’exception de l’Afrique subsaharienne.


Tableau 4

Taux annuels de croissance de la production agricole et
demande domestique pour tous usages (en %)

 
Production
Demande domestique (tous usages)
Total
Par tête
Total
Par tête
1970
1990
1988/90
2010
1970
1990
1988/90
2010
1970
1990
1988/90
2010
1970
1990
1988/90
2010
                 
Monde 2.3 1.8 0.5 0.2 2.3 1.8 0.5 0.2
                 
93 Pays en développement 3.3 2.6 1.1 0.8 3.6 2.8 1.4 0.9
Afrique subsaharienne 1.9 3.0 -1.1 -0.2 2.6 3.3 -0.4 0.1
Proche Orient/Afrique du Nord 3.1 2.7 0.3 0.3 4.5 2.8 1.7 0.4
Asie de l'Est  4.1 2.7 2.4 1.5 4.1 2.8 2.4 1.6
Asie du Sud 3.1 2.6 0.7 0.6 3.1 2.8 0.8 0.8
Amérique Latine et Caraïbe 2.9 2.3 0.6 0.6 2.9 2.4 0.6 0.6
Pays développés 1.4 0.7 0.6 0.2 1.2 0.5 0.5 0.0
PECOs * 1.2 0.4 0.4 -0.1 1.4 0.2 0.6 -0.4
Autres pays développés 1.5 0.8 0.7 0.4 1.2 0.7 0.5 0.2
                 
Afrique subsaharienne:                
Produits non alimentaires
(surtout les produits exportables)
0.9 1.9            
Racines et tubercules 2.3 2.8            
Autres produits alimentaires 1.9 3.2            

*Pays d'Europe Centrale et Occidentale
Source: Alexandratos, 1995:80
 

Cependant l’accès aux produits alimentaires est loin d’être équitablement assuré à l’ensemble des populations. Le tableau 5, que nous empruntons à l’important ouvrage d’Alexandratos (1995:84), montre que près de huit cent millions d’habitants des PVD souffrent de sous-alimentation chronique. Il est vrai que leur nombre a diminué depuis 1970 et que les projections pour 2010 indiquent une réduction encore plus importante, surtout en Asie de l’Est. Il n’en reste pas moins que le monde est encore très loin de l’objectif des conférences internationales qui ont suivi la rencontre alimentaire mondiale de 1974: éliminer jusqu’à la fin de ce siècle les formes les plus sévères de sous-alimentation.


Tableau 5

Offre alimentaire par tête pour la consommation humaine directe
et évolution possible de l’incidence de la sous-alimentation chronique

  Offre alimentaire par tête (cal/jour) Sous-alimentation chronique
Pourcentage de la population Nombre de personnes (millions)
1969/71 1988/90 2010 1969/71 1988/90 2010 1969/71 1988/90 2010
                   
Monde 2430 2700 2860            
                   
93 Pays en développement 2120 2470 2730 36 20 11 941 781 637
Afrique subsaharienne 2140 2100 2170 35 37 32 94 175 296
Proche Orient/Nord de l'Afrique 2380 3010 3120 24 8 6 42 24 29
Asie de l'Est 2020 2600 3040 44 16 4 506 258 77
Asie du Sud 2040 2220 2450 34 24 12 245 265 195
Amérique Latine et Caraïbe 2500 2690 2950 19 13 6 54 59 40
Pays développés 3200 3400 3470            
PECOs * 3310 3380 3380            
Autres pays développés 3140 3410 3510            

*Pays d'Europe Centrale et Occidentale
Source: Alexandratos, 1995:84

La situation de l’Afrique subsaharienne est particulièrement dramatique : la proportion des habitants atteints par la sous-alimentation chronique est passée de 35% en 1970 à 37% en 1990 et, selon les projections, elle sera encore de 32% en l’an 2010. Presque la moitié des sous-alimentés graves du monde, soit 300 millions de personnes, vivront dans cette région, dont l’écrasante majorité en milieu rural.

En outre, selon l’IFPRI (International Food Policy Research Institute), 2 milliards d’habitants sont atteints par ce que Josué de Castro appelait la faim partielle, c’est-à-dire, des carences endémiques en vitamines et minéraux (Cohen et Reeves, 1995).

Ce qui pose problème n’est donc pas l’insuffisance de l’offre, mais l’accès inéquitable aux ressources alimentaires dû à l’organisation sociale de la production. En dépit de ses succès en matière d’augmentation de la production, la Révolution verte (plus exactement la première Révolution verte) n’est pas parvenue à assurer la sécurité alimentaire. Ses résultats ont suscité des débats contradictoires, dont il convient de retenir les points suivants.

  • La Révolution verte a permis d’augmenter très significativement les rendements et la production – notamment pour ce qui est du blé et du riz – là où les conditions de son succès étaient réunies, sous forme d’accès à la terre, à l’eau, à l’énergie, aux semences sélectionnées, aux intrants chimiques et au capital nécessaire pour l’acquisition des pompes d’irrigation et des équipements mécaniques.
  • Or, ces conditions n’étaient réunies que dans des espaces géographiquement limités et la Révolution verte n’était accessible qu’à une minorité des producteurs, même en tenant compte des importants investissements publics consentis pour les travaux hydrauliques et les subventions massives à l’achat des intrants et des équipements.
  • De ce fait, la Révolution verte a contribué à une double polarisation entre, d’une part, les disctricts agricoles touchés par elle et ceux, plus nombreux, restés en dehors de son rayon d’action ; et, d’autre part, entre les producteurs moyens et grands, principaux bénéficiaires du progrès technique qu’elle a amené et les laissés pour compte de la modernisation.
  • La polarisation sociale s’est manifestée d’une façon particulièrement violente en Amérique Latine où l’on a assisté à un essor rapide d’une "agriculture sans hommes" s’accompagnant de la marginalisation de la petite exploitation paysanne et d’un exode rural massif, notamment au Brésil (18).
  • De nombreux travaux mettent en évidence les coûts écologiques élevés de la Révolution verte, en particulier l’érosion et la salinisation des sols, ainsi que la pollution des eaux par les engrais et pesticides. Ces dégâts écologiques finissent par provoquer une réduction des rendements agricoles (19).
Le paradigme de la première Révolution verte a rencontré donc deux limites, une écologique et l’autre sociale. Leur dépassement constitue à présent le principal défi auquel s’affrontent les plus importantes organisations de recherche agronomique dans le monde, comme le souligne le rapport du Groupe Consultatif pour la Recherche International (CGIAR, 1994). Il ne s’agit pas de renier les conquêtes productives de la Révolution verte, mais de constater l’épuisement de ce modèle de développement technique et son inadéquation croissante aux besoins actuels du développement rural.

Au lieu de la poursuite des rendements maximaux par produit, à l’aide des intrants chimiques, l’accent va désormais être mis sur les systèmes de production et leurs complémentarités internes, sur la substitution des intrants chimiques, sur l’usage du génie biologique et des connaissances de l’écologie scientifique. C’est ce que le rapport du CGIAR appelle la révolution doublement verte par le biais de laquelle "on cherchera à améliorer les systèmes d’exploitation plutôt que les produits, en comptant moins sur les ressources extérieures (engrais et pesticides) souvent indisponibles, chères, et qui peuvent contribuer à la dégradation de l’environnement. Ces ressources resteront importantes si l’on veut une productivité plus élevée, mais on consacrera au moins autant d’attention à une meilleure utilisation des ressources internes à l’exploitation".

En outre, cette approche innove la logique de la première Révolution verte qui consistait à développer des nouvelles techniques puis de s’interroger sur leurs répercussions sociales. La nouvelle approche part de la demande socio-économique des paysans pauvres pour identifier les priorités de la recherche. Elle permet de moderniser d’une façon différente l’ensemble de l’agriculture, en ouvrant des perspectives de progrès matériel à la masse des laissés-pour-compte de la première Révolution verte, tout en mettant simultanément à profit les connaissances scientifiques modernes et le savoir-faire accumulé par les paysans. Comme le souligne T. Odhiambo (1995), président de l’Académie Africaine des Sciences, le paysan « possède une banque fabuleuse de connaissances expérimentales traditionnelles de pratiques agricoles ».

Des dizaines de millions d’exploitations familiales qu’une certaine vision du progrès dans l’agriculture vouait à la disparition, reconquièrent un avenir. Le potentiel du développement de l’agriculture familiale doit s’évaluer dans la double perspective de l’identification des réserves de productivité qu’elle recèle et des opportunités créées par la révolution culturale doublement verte.


L’avenir de l’agriculture familiale

L’agriculture familiale peut être définie comme celle où la gestion, la propriété des moyens de production et l’essentiel du travail reposent sur les membres d’une famille. Très souvent – et à tort – elle est assimilée de façon automatique à la pauvreté, au retard social et culturel et à la stagnation technique.

Or, c’est sur la base des unités familiales de production que tous les pays capitalistes avancés (les Etats-Unis, le Canada, l’Europe Occidentale, le Japon) ont construit et maintiennent leur puisssance agricole (Abramovay, 1992). S’il est vrai que, dans ces pays, le poids économique de l’agriculture est déclinant, de même que le poids démographique de la population agricole, il n’en reste pas moins que ce sont les unités familiales de production qui répondent aujourd’hui pour l’essentiel non seulement de l’occupation dans le secteur mais aussi de la valeur de la production (20).

Dans les pays en développement la structure sociale de l’agriculture est marquée par ce que Johnston et Kilby (1975) appellent le bi-modalisme. A côté d’une immense majorité d’agriculteurs produisant sur la base du travail familial, de grands domaines fonciers, hérités de la domination coloniale, se transforment en entreprises agricoles (21). L’efficacité économique de ces grands domaines, évaluée à l’aune macrosociale, est douteuse et l’apport de fonds publics est, pour eux, fondamental.

Mais quels sont donc les principaux arguments en faveur d’une option pour l’agriculture familiale ?

  • L’agriculture familiale tend à stimuler un usage intensif du sol et donc, en général, une production par unité de surface supérieure à celle des exploitations cultivées par la main-d’œuvre salariée. Nous sommes en présence de la relation d’inversion (inverse relationship) (22), qui comporte cependant des exceptions, comme l’a remarqué Lipton (1993) (23).
  • Ce résultat est obtenu par la mobilisation des réserves abondantes de la main-d’œuvre familiale travaillant avec une productivité de travail basse. La création d’auto-emplois au sein de l’agriculture familiale est appelée à constituer un volet fondamental de la lutte contre le chômage, le sous-emploi et l’exclusion sociale qu’ils entraînent.
  • La mobilisation de ces réserves permet aussi d’assurer une haute productivité marginale des investissements destinés au développement de l’agriculture familiale, à condition qu’ils soient accompagnés d’un ensemble de politiques permettant de lever les obstacles qui s’y opposent. C’est ce que montre l’analyse de 107 projets d’appui à l’agriculture familiale entrepris par le FIDA (Jazairy et al., 1992:25) entre 1985 et 1992, dont la rentabilité annuelle moyenne a été de 23,5% des investissements.
  • L’agriculture familiale met en valeur les capacités de gestion et la connaissance fine du milieu naturel des agriculteurs, particulièrement importantes pour l’assimilation du progrès technique sous ses formes actuelles.
  • L’agriculture familiale privilégie la diversification de la structure de production, la polyculture, les combinaisons les plus diverses entre l’agriculture, l’élevage et la pisciculture, au détriment de la spécialisation outrancière. Elle se prête donc à la mise en place de systèmes de production intégrés appelés à devenir un pilier de l’agriculture durable.
  • Contrairement au préjugé qui présente la petite agriculture familiale en termes d’agriculture de subsistance, les unités familiales travaillent simultanément pour l’auto-consommation et pour le marché. L’insertion dans l’économie de marché constitue un élément de la définition de l’économie paysanne. Mais, comme l’a montré Ellis (1988), ce qui la caractérise c’est son insertion partielle dans des marchés imparfaits. L’essor de l’agriculture familiale dépend avant tout d’un environnement social et économique où l’agriculteur peut avoir accès aux conditions objectives à son développement :
  • accès à la terre, qui nous renvoie à la question des réformes agraires, mais aussi de la révision des statuts des baux, du contrôle social sur le loyer de la terre et de la réforme fiscale (impôt fortement progressif sur la terre, en particulier sur les terres non cultivées). Dans la mesure où la terre est à la fois un facteur essentiel à la production agricole et à la production de l’espace urbain, la gestion du foncier apparaît comme un domaine particulièrement important, du fait des arbitrages qui s’imposent entre les différentes utilisations des sols et des distortions provoquées par les régimes fonciers inéquitables. Cette question demande une collaboration plus étroite entre les organismes internationaux qui s’occupent du développement rural et du développement urbain, en particulier entre la FAO, le FIDA et l’UNCHS (24);
  • accès aux infra-structures de transport et d’approvisionnement d’énergie électrique, l’absence desquelles provoque l’enclavement des villages, empêche le progrès technique et rend difficiles sinon impossibles les échanges avec les villes et l’intégration de l’économie villageoise dans l’économie régionale, nationale et internationale ;
  • accès aux connaissances nécessaires pour la mise en œuvre de l’agriculture doublement verte demandant un renforcement de la recherche publique, la reconnaissance du rôle des paysans dans la recherche participative et un service d’extension rurale servant d’intermédiaire entre les chercheurs et les producteurs ;
  • accès au crédit utilisant à cette fin les fonds publics, le système coopératif et des mécanismes qui poussent les banques privées à découvrir le potentiel productif d’un public avec lequel elles n’ont pas l’habitude de travailler ;
  • accès aux marchés à des conditions favorables, ce qui, une fois de plus, fait appel au système coopératif, à la création de points de vente directe du producteur au consommateur, enfin, à la mise en place d’un système d’achat de la production familiale par les organismes publics (écoles, hôpitaux, casernes, etc.) ;
  • accès aux services de santé, de l’éducation et à la culture, les migrations des ruraux vers les villes et en particulier des jeunes étant très souvent provoquées par le retard culturel des villages, contrastant avec l’attrait des lumières de la ville.
Il ne s’agit pas de faire l’apologie de la situation présente de l’agriculture familiale, mais, au contraire, de souligner l’urgence d’une action concertée en sa faveur comme moyen de lutte contre le chômage et la pauvreté rurale et urbaine. Un document récent du gouvernement brésilien souligne la grande capacité d’absorption de la main-d’œuvre par l’agriculture familiale, ce qui en fait une option socialement désirable, économiquement productive et politiquement correcte pour s’attaquer aux problèmes sociaux urbains et à ceux des migrations non contrôlées des campagnes vers les ville (25).


Les emplois ruraux non agricoles

Un second gisement important d’emplois et d’auto-emplois se trouve dans les activités rurales non-agricoles. Par sa nature, l’économie paysanne est polyvalente. Le paysan est à tour de rôle agriculteur, éleveur, défricheur, bâtisseur de sa propre maison, bricoleur et artisan produisant pendant la saison agricole basse ses outils, ses vêtements, voire des articles destinés au marché. Ainsi, une partie du temps de travail de la famille paysanne va aux activités non-agricoles.

Avec le progrès technique en agriculture, la proportion du temps destiné aux activités non-agricoles proprement dites augmente. Un ou plusieurs membres de la famille finissent par travailler dans les manufactures dispersées en milieu rural d’abord, puis dans les industries et les entreprises de service situées dans les bourgs et les petites villes voisines. C’est ainsi qu’on a vu apparaître en Europe et au Japon la catégorie d’ouvriers-paysans continuant à vivre en milieu rural et gardant leur petite exploitation familiale, mais se déplaçant quotidiennement pour travailler dans les usines.

Dans un pays comme la France, la campagne est redevenue un lieu de vie pour toutes les catégories de la population, les agriculteurs ne représentant qu’une très faible minorité dans les villages dont le mode de vie s’est urbanisé. Selon Henri Mendras (1995), après une période de transformations, la France des campagnes et des petites villes demeure vivante et même dynamique, 44% de la population française vivant encore aujourd’hui dans les communes et agglomérations de moins de 20 000 habitants.

L’augmentation de l’emploi rural non agricole apparaît aussi dans un pays comme le Brésil : au cours de la décennie 1981/1990, le taux de croissance annuel de l’occupation agricole de ceux qui vivent en milieu rural n’a été que de 0,7% contre 2,7% pour les activités non-agricoles (Graziano da Silva, 1995:129).

La situation que nous venons de décrire offre un avantage certain pour les pays en voie d’industrialisation dans la mesure où elle permet d’éviter ou de retarder les investissements coûteux dans l’infrastructure urbaine au cas où les ouvriers et leurs familles devraient migrer vers les villes.

La Chine a joué pleinement cette carte en promouvant le développement des entreprises industrielles dans les villages et les petites bourgades. Leur objet est d’employer le trop-plein de la main-d’œuvre rurale «  sans partir du village mais en quittant la terre » (Yang Zheng, 1995). D’après les statistiques chinoises, le nombre de ces entreprises est passé de 1,42 million en 1980 à 24,53 millions en 1993. Elles employaient 30 millions de personnes en 1980 et 123,5 millions en 1993. Près de 74% des entreprises sont classées comme industrielles au sens strict du terme, 10% s’occupent de la construction, près de 8% du commerce et 6% du transport.

En 1994, la production industrielle dans les zones rurales en Chine était deux fois supérieure à la production de l’agriculture, de la foresterie, de l’élevage et de la pêche. Cet essor phénoménal de l’industrie rurale a certainement freiné l’exode rural. Cependant, comme l’écrit Yang Zheng, 70 à 80 millions de jeunes paysans ont migré vers les villes côtières à la recherche de travail et, selon certains témoignages de la presse, le problème des migrants ruraux dans les grandes villes est en train de s’aggraver.

L’expérience chinoise est souvent citée en exemple aux pays en voie de développement. Elle comporte certainement des enseignements précieux, à condition de ne pas fermer les yeux sur le fait que le niveau technique des nombreuses industries rurales reste sommaire, les salaires y sont bas et les conditions de travail difficiles.

Une toute autre expérience peut être encore invoquée : celle de la « troisième Italie » dont la modernisation s’est faite à partir d’un tissu dense de petites entreprises industrielles situées dans les petites villes, voire les villages. Ce qui frappe le plus dans l’expérience italienne, c’est l’apparition de villes entières spécialisées dans une seule production. Il s’agit de districts industriels au sens marshallien du terme (26).

Le même phénomène peut être observé dans de nombreux autres pays, y compris au Brésil (par exemple Nova Hamburgo et Franca, capitales de l’industrie brésilienne de la chaussure, ou Americana avec ses industries textiles).

L’ascendant pris par la spécialisation flexible et les possibilités de décentralisation ouvertes par le progrès de la communication parlent en faveur de l’industrialisation « diffuse » au sens italien du terme. Cependant, les pôles industriels spécialisés travaillant essentiellement pour les marchés extérieurs deviennent extrêmement vulnérables aux aléas de la conjoncture en cette époque de mondialisation. La production de chaussures au Brésil, par exemple, est en pleine crise.

Un volet important d'emplois ruraux pourrait venir de la mise en œuvre d'un programme de substitution partielle des énergies fossiles par les bio-énergies, notamment sous forme de production d'alcool et d'huiles végétales comme additifs à l'essence et au gasoil. Chaque fois qu'une tonne de pétrole est substituée par la biomasse agricole ou forestière, un multiplicateur d'emplois en amont est actionné. L'opportunité d'un tel programme ne demande plus à être démontrée sur le plan environnemental au vu des problèmes extrêmement graves de pollution provoquée par les millions de voitures circulant à São Paulo, à Mexico et dans de nombreuses autres villes du tiers monde dépourvues d'un transport en commun efficace et non polluant. L'obstacle à lever pour parvenir à une solution triplement gagnante sur les plans social, écologique et économique réside dans les coûts encore élevés de l'énergie de biomasse comparés aux prix anormalement bas du pétrole et de ses dérivés.

L'exemple pionnier du programme Pro-alcool au Brésil montre tout de même que des marges pour améliorer la rentabilité existent. Réalisé comme une véritable opération d'économie de guerre financée par des subventions publiques généreuses, le Pro-alcool négligea la valorisation systématique de tous les sous-produits de la canne à sucre, alors qu'il aurait gagné à s'appeler dès ses débuts Pro-canne à sucre. La production fut concentrée dans de très grandes usines localisées pour deux tiers dans l'Etat de São Paulo et pour un tiers à Alagoas et Pernambuco, ce qui entraîna des coûts exorbitants de distribution de l'alcool à travers l'immense territoire du Brésil, d'autant plus que plusieurs millions de voitures roulent entièrement à l'alcool. Il aurait sans doute mieux valu encourager la construction de milliers d'usines et de mini-distilleries travaillant pour les marchés locaux (cette option reste d'actualité pour l'avenir). Enfin, en termes d'efficacité macroéconomique et environnementale, le Pro-alcool aurait bénéficié du lancement simultané d'un Pro-oleo destiné à produire des huiles végétales comme additifs au gasoil (27).


En guise de conclusion

Notre raisonnement peut se résumer de la façon suivante : le maldéveloppement tient en grande partie à la maldistribution de l’accès aux ressources, aux patrimoines, aux possibilités de travail et, par là, aux revenus. Les inégalités sociales criantes en sont la conséquence, affectant à des degrés différents tous les pays du monde. Pour s’attaquer aux racines de la pauvreté et de l’exclusion sociale, il faut donc sinon éliminer, tout au moins réduire les maldistributions plutôt que d’accepter comme paradigme dominant la production de la richesse allant de pair avec la reproduction simultanée de la pauvreté. Les politiques assistancielles fondées sur la redistribution des revenus ont, certes, un rôle important à jouer, mais l’effort essentiel doit porter sur la mise en œuvre des paradigmes de production qui assurent d’eux-mêmes une distribution équitable du travail, de l’auto-emploi et du revenu.

Plutôt que de miser uniquement sur l’exode des réfugiés des campagnes vers les villes pour réduire la pauvreté rurale, nous pensons qu’il faut aussi la combattre sur place. Il en est ainsi parce que la déruralisation n’est pas synonyme, loin s’en faut, de l’urbanisation effective. Les centaines de millions d’habitants de la pré-ville – quartiers périphériques et bidonvilles – ne sont pas citadins ni citoyens à part entière. Un effort d’investissement très important devra être consenti pour qu’ils le deviennent. C’est pourquoi le développement rural et l’accès des campagnes aux services urbains, capables d’atténuer le rythme de l’exode rural, apparaissent comme un complément indispensable des stratégies de développement urbain mises au centre des préoccupations du Sommet d’Istanbul. Mais ils constituent, en même temps, un objectif prioritaire en soi, du fait que la majorité des habitants des campagnes vit dans des conditions misérables, en dehors de la modernité et que la sécurité alimentaire est loin d’être assurée pour l’ensemble de la population mondiale.

Un tel développement rural nous paraît possible, à condition de redéfinir la modernité rurale de façon à promouvoir l’équité sociale, la prudence écologique et l’efficacité économique, évaluée à l’aune macro-sociale et rendue possible par la mise au service des agriculteurs d’une science et de techniques orientées vers des paradigmes de production intensifs en connaissances, économes en ressources rares et fortement créateurs d’emplois et d’auto-emplois. Il existe des solutions triplement gagnantes permettant d’avancer simultanément sur les plans économique, social et environnemental préconisées par l’Agenda 21 (28).

Deux questions nous paraissent dans ce contexte fondamentales: d’une part le redirectionnement du développement de l’agriculture familiale et, d’autre part, la diversification des activités économiques à la campagne reposant pour une bonne partie sur la valorisation énergétique et industrielle de la biomasse.

Nous avons essayé de montrer que dans ces deux domaines des potentialités encore inexplorées existent et qu’il est donc tout à fait possible de s’engager sur la voie d’un développement synergique des campagnes et des villes.

Cependant, l’extrapolation des tendances lourdes en présence, actuellement connues sous le nom de mondialisation, va dans une direction différente. Par ailleurs, le syndrome du « biais urbain » (Lipton, 1977) – de la préférence donnée aux investissements et aux politiques favorisant les villes au détriment des campagnes – est loin d’être dépassé. Enfin, la modernisation de l’agriculture subordonnée au seul critère de la poursuite de la compétitivité et de la rentabilité microéconomique se traduit par des coûts sociaux et écologiques de plus en plus élevés et la sous-utilisation du potentiel productif de millions de familles d’agriculteurs.

C’est pourquoi nous pensons que le passage du maldéveloppement au développement ne se fera pas sans une redéfinition du rôle de l’Etat, ce qui nécessite le dépassement de la fausse dichotomie Etat/marché. Hobsbawm (1994) remarque à juste titre que les miracles économiques du XXe siècle ne se sont pas faits à travers, mais contre le laisser-faire. En particulier, il incombe aux Etats d’assurer aux agriculteurs l’accès à la terre, aux infrastructures, aux connaissances, aux crédits, aux marchés et aux services sociaux et culturels à travers des réformes institutionnelles et l’appui de l’économie sociale et du tiers secteur – coopératives, mutuelles, associations sans but lucratif – tout ce qui est privé et cependant public (29).

Dans ce contexte nous voulons attirer l’attention sur la nécessité urgente d’élaborer au plan national et au niveau international des stratégies de développement capables de transformer les habitants ruraux en citoyens à part entière et de contribuer, en mêrme temps, à l’établissement de configurations synergiques villes-campagnes, dépassant ainsi leur opposition séculaire.


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Notes

1. D'autres auteurs donnent des proportions encore inférieures, comme on peut s'en rendre compte par le tableau I. Ramachandran (1992: 3) écrit qu'à la moitié du 18e siècle les citadins constituaient 3 % de la population.

2. Comme le dit Paul Valéry (1927/1945: 22) « On vient aux grands centres pour avancer, pour triompher, pour s'élever, pour jouir, pour s'y consumer, pour s'y fondre et s'y métamorphoser; et en somme pour jouer, pour se trouver à la portée du plus grand nombre possible de chances et de proies, femmes, places, clartés, relations, facilités diverses; pour attendre ou provoquer l'événement favorable dans un milieu dense et chargé d'occasions, de circonstances et comme riche d'imprévu, qui engendre à l'imagination toutes les promesses de l'incertain. Chaque grande ville est une immense maison de jeux ».

3. Une des formes les plus communes de la sous-estimation de la gravité de la crise sociale causée par le chômage et le sous-emploi structurels consiste à comptabiliser comme occupés tous ceux qui exercent une activité quelconque dans le secteur informel. Les autorités brésiliennes parlent ainsi de l'extraordinaire capacité de ce pays à créer des emplois qui, au cours des années 80, auraient progressé à un taux moyen annuel de 3,5 % supérieur de 2 points à celui du PIB ! La décennie se serait chiffrée par une chute de 17% de la productivité du travail, une réduction de 14 % des salaires réels et une réduction de près de la moitié du pouvoir d'achat du salaire minimum (L.F. Lampreia, 1995: 34).

4. Au Bénin, au Botswana, au Kenya, au Mozambique et au Sénégal, la population urbaine augmente à des taux annuels supérieurs à 8 %. Kinshasa comptait 200 000 habitants en 1950, elle en aura 5 millions en l'an 2000. Dans la même période, Lagos sera passé de 400 000 à 8,3 millions (Ramachandran, 1992: 4).

5. Une importante étude de Philippe Hugon (1987:10) consacrée à l’Afrique subsaharienne fait état des « mégapoles croissant sans réelle armature urbaine », d’une croissance plus rapide des villes primatiales par rapport aux villes secondaires et d’une faible articulation des grandes villes par rapport à leur espace rural.

6. C’est la constatation aussi de deux études récentes de la Banque Mondiale, l’une par rapport à l’Asie (Brandon et Ramankutty, 1993) et l’autre par rapport à l’Afrique subsaharienne (Cleaver, 1993).

7. Le débat est ancien. A la veille de la Révolution française, Louis Sébastien Mercier écrivait: « Je vais faire une supposition qu'on appellera certainement bizarre, forcenée, extravagante ; mais j'ai mes raisons pour ne pas les passer sous silence. Si tous les ordres de l'Etat assemblés, ayant reconnu après un mûr examen que la capitale épuise le royaume, dépeuple les campagnes, retient loin d'elles les grands propriétaires, ruine l'agriculture, cache une multitude de bandits et d'artisans inutiles, corrompt les mœurs de proche en proche, recule l'époque d'un gouvernement formidable à l'étranger plus libre et plus heureux ; si tous les ordres de l'Etat, dis-je, tout vu et considéré, ordonnaient qu'on mît le feu aux quatre coins de Paris, après avoir préalablement averti les habitants une année d'avance... quel serait le résultat de ce grand sacrifice fait à la patrie et aux générations futures ? Serait-ce là en effet un service rendu aux provinces et au royaume ? Je vous laisse à examiner et à décider cet intéressant problème, lecteur ; et notez bien que dans cet embrasement je comprends Versailles, qui n'est qu'un appendice de la monstrueuse ville ; car Versailles n'existe que par Paris, comme Paris semble n'exister que pour Versailles ».

8. Pour plus de détails et une analyse des enjeux du Sommet de Copenhague, voir I. Sachs, 1995

9. Citons encore, à propos de la « globalisation », V. Kurien (1994: 4-5), président du National Dairy Development Board en Inde et une personnalité très respectée dans son pays: « There are those who seem to believe that this means opening international markets to us. The fact of the matter, however, is that globalisation means hamburgers, pizzas, colas, fancy clothes, new movies and compact discs to titillate our elite. And, even more sadly, it could mean that our wheat farmers labour for speculators in Chicago and that the women who raise, feed and care for our milch animals earn dividends for stockholders in Geneva. I would like to assert that the development of our nation does not mean ensuring plentiful supplies of luxury goods for our affluent elite ». Dans la même conférence, Kurien met en garde contre la dérégulation excessive : « Markets are not noble. They do not allocate resources on the basis of justice, but simply on the basis of price. No civilised society entrusts its desting to the market; yet, today, we seem to be moving rapidly in that direction ».

10. Le chômage structurel, le sous-emploi et les phénomènes de fracture sociale affectent sous des formes différentes et avec des intensités variables les trois groupes: les pays en développement, les pays post-soviétiques mais aussi les pays industrialisés. Les processus de dualisation et l'exclusion sociale sont devenus un thème majeur des débats politiques en Europe. Tout se passe comme si nous assistions à la tiersmondialisation de notre planète.

11. Voir à ce sujet l'important rapport du Groupe de Lisbonne (Petrella et al., 1993).

12. Selon le rapport du BIT déjà cité le sous-emploi agricole se situe entre 60 et 70% au Pérou, 39 et 47% au Salvador et 29% au Brésil.

13. Nous empruntons ces termes au Plano Diretor de Belo Horizonte, Prefeitura de Belo Horizonte, 1995:103. Ce document propose de reconnaître les établissements humains de la ville illégale comme la ville réelle et de les transformer en aires d'intérêt spécial social et environnemental.

14. L'intégration économique des travailleurs du secteur informel demande la mise en œuvre de stratégies d'écodéveloppement urbain axées sur l'économie de l'énergie et de l'eau, le recyclage des déchets, la réutilisation des matériaux et surtout l'entretien systématique des infrastructures, des équipements et du parc immobilier prolongeant leur vie utile et économisant de ce fait le capital de reposition. De telles activités, fortement créatrices d'emplois, s'autofinancent partiellement en termes macroéconomiques par l'épargne des ressources et du capital qu'elles amènent. Pour plus de détails sur ce sujet, voir I. Sachs (1988). Quant au secteur dit informel, l'enjeu est de le réorganiser en un secteur d'économie sociale, un véritable « tiers secteur » composé de producteurs autonomes, de microentreprises dotées d'un statut spécial, de coopératives, de mutuelles et de sociétés sans but lucratif.

15. Voir aussi à ce propos le livre de John Friedmann (1992).

16. Les limites biophysiques de la production agricole sont loin d’être atteintes, même dans l’hypothèse d’une conversion à des technologies plus respectueuses de l’environnement (Penning de Vries et al., 1995). C’est ce que montrent aussi Alexandratos (1995).

17. Voir les travaux du Worldwatch Institute, Brown, 1995.

18. En 1940, les 42 millions de Brésiliens étaient aux deux tiers ruraux. En 1960, 55% des 71 millions de Brésiliens habitaient encore les régions rurales. En 1991, ils ne constituaient plus qu'un quart des 145 millions. Dans l'Etat de São Paulo les ruraux ne sont plus que 7%. De 1960 à 1990, 38 millions de Brésiliens – autant que la population rurale actuelle – quittèrent leurs campagnes d'origine mais 8% à peine s'établirent sur les fronts pionniers agricoles, pourtant très dynamiques. Les autres augmentèrent les effectifs de la population comptabilisée comme urbaine.

19. Selon le Programme des Nations Unies pour l’Environnement, l’érosion atteint 88% des surfaces agricoles en Afrique subsaharienne et 71% en Amérique Latine et au Mexique. Une révision des rendements céréaliers moyens en Afrique faite par la FAO montre que, entre 1984 et 1986, les rendements céréaliers ont baissé dans 13 pays et que 41 nations africaines ont connu des réductions dans les rendements des racines et tubercules (Cleaver, 1993:27).

20. Gasson et Errington, 1993. Pour le cas de l’Europe Occidentale, voir aussi Mackinnon, et al. (1991. Même aux Etats-Unis, la plupart de la valeur de la production vient des unités familiales (U.S. Congress, Office of Technology Assessment, 1986).

21. Pour une exposition historique par rapport au cas latino-américain, voir Chonchol, 1994.

22. Voir, par exemple, Berry et Cline 1979, Binswanger, Deininger et Feder (1994) et Carter et Mesbah (1993).

23. C’est le cas de l’Etat de São Paulo, au Brésil. Voir Abramovay et al. 1995

24. Voir à ce sujet les résultats de la Conférence préparatoire d’Habitat II sur l’Accès à la Terre, réalisée à New Delhi, les 17-19 janvier 1996.

25. En présentant le Programme National de Renforcement de l’Agriculture Familiale (PRONAF), Fernando Henrique Cardoso, président du Brésil insiste que «la meilleure forme de combattre la pauvreté et la misère est la création des conditions productives dans les campagnes, ce qui passe nécessairement par le renforcement de l’agriculture familiale. »

26. Voir à ce sujet Bagnasco et Sabel, (1994), Pyke et al. (1990 et 1992) et Sengerberger et al. (1990).

27. Seule la substitution simultanée de la fraction essence et de la fraction gasoil permettra de réduire la demande pour le pétrole.

28. Document principal issu du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro. Pour plus de détails, voir I. Sachs 1993 et 1995.

29. Voir R. C. Fernandes, 1993.


LES AUTEURS

Ricardo Abramovay est docteur en sciences sociales (Université de Campinas Brésil) et enseignant-chercheur à la Faculté d'Économie et au Programme Environnement de l'Université de Sao Paulo. Auteur de plusieurs ouvrages et articles sur l'agriculture et le milieu rural, il a reçu le prix de l'Association brésilienne des sciences sociales en 1991 et a fait son post-doctorat à la Fondation nationale des sciences politiques (Paris) et à l'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

Ignacy Sachs est un socio-économiste spécialisé dans les études comparatives du développement. Il est actuellement directeur d'études honoraire à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales où il enseigne depuis 1968, co-directeur de son Centre de Recherches sur le Brésil Contemporain et membre de la Commission française du développement durable. Conseiller spécial du Secrétaire général de la Conférence des Nations Unies sur l'Environnement en 1972 et du Sommet de la Terre en 1992 il a aussi été, à diverses reprises, consultant de nombreux organismes internationaux, dont l'UNESCO, et directeur de programme à l'Université des Nations Unies.


Les opinions exprimées dans cette publication sont celles des auteurs et n’engagent pas la responsabilité de l´UNESCO.


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