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Impact économique et social de la culture du pavot - Document de discussion No. 43
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Gestion des Transformations Sociales - MOST

Document de discussion - No. 43

Impact économique et social de la culture du pavot
sur la Communauté des Yanaconas au sein du Massif Colombien

par

Thierry Colombié

Résumé

Ce document est le fruit de deux mois d'investigation (*), réalisée avec le soutien de l’anthropologue colombienne Beatriz Nates Cruz, au sein du Massif colombien, une région dont l'accès est rendue difficile par la présence de groupes de guérilleros et de trafiquants de drogue. Il tente de montrer les différents impacts économiques et sociaux de l’accroissement des cultures de pavot, au sein d'une communauté indigène colombienne. Un accent particulier est mis sur les conséquences néfastes de la fulgurante monétarisation des échanges économiques, à partir des seuls trafics de latex puis de morphine-base qui servent à produire l'héroïne colombienne.

    Table des matières

Introduction

El Macizo Colombiano est l’ensemble montagneux andin coupé de larges vallées, situé au sud-ouest de la Colombie, à environ trois cent kilomètres de l’Equateur. Couvrant quelque 362 000 hectares, dont un parc national créé en 1979, il est le nœud géographique des Cordillères centrale et orientale des Andes. Le Massif Colombien est une terre marécageuse où naissent les plus grands fleuves du pays, et le territoire sacré des Yanaconas, autochtones indiens qui forment la plus grande communauté de la région (Natez Cruz, 1997).

Le paysage socio-culturel et environnemental du Massif est en train de subir des modifications très rapides, voire irréversibles, tant au niveau des populations que du milieu naturel. Ces transformations proviennent de la croissance importante de la culture du pavot et de l’arrivée subite d’acteurs du narcotrafic (acheteurs, transformateurs passeurs). Depuis le début des années 90, le Massif Colombien est devenu l’une des plus importantes zones de production de pavot et de morphine-base du sud de la Colombie.
 

Une dimension écologique continentale

Cette région est constituée de plaines et de montagnes comprises entre 800 et 4 600 mètres d’altitude, où prédominent des forêts sous un climat pluvieux. Ecosystème stratégique pour le pays, plus particulièrement au niveau hydrographique, El Macizo Colombiano se caractérise par une diversité climatique, géographique, écologique, culturelle et ethnique. Ce Massif est considéré comme la "plus grande usine d’eau" de l’Amérique du sud. La plupart des sources sont à l’intérieur du Parque Nacional Natural Puracé, du nom du volcan aux neiges éternelles qui domine le sud du pays (4 700 mètres).

Cette "étoile fluviale" fournit près de 80 % de l’hydrologie du pays du fait de la présence de zones spécifiques appelées páramos (elles constituent la "terre des lagunes", donc sources d'eau). Perchés à plus de 3 000 mètres d’altitude, ces hauts plateaux sont essentiellement formés de zones de marécages et de bois humides, où le froid et la pluie prédominent. La formation des lagunes provient pour l’essentiel de l’infiltration de l’eau dans le sol, notamment retenues par les forêts de bégonias, chusques ou senecios. L’existence et la pérennité de ces arbustes sont donc vitales à la reconstitution des nappes phréatiques. Selon l’anthropologue colombienne, Beatriz Nates Cruz, cette région montagneuse est indispensable pour la vie de millions de Colombiens. En général, ces derniers connaissent ce Massif pour l’importance de ses sources mais, en réalité, peu savent que des Indiens Yanaconas y habitent depuis des centaines d'années.
 

La particularité des Indiens Yanaconas

La moitié du Massif est située au sein du département du Huila sur cinq municipalités, dont celle de San Agustín qui abrite des vestiges pré-hispaniques. L’autre moitié se situe dans le département du Cauca. A l’intérieur se trouvent des resguardos indigenas (réserves indigènes) qui forment une entité administrative à part. Au nombre de cinq pour les Indiens Yanaconas, chacune d’entre elles est représentée par un chef (cabildo) élu par ses pairs, dont les fonctions principales sont de faire respecter les lois internes et de représenter la communauté devant l’État (1).

L’Indien colombien est toujours soumis à une législation spécifique. Depuis l’arrivée des Espagnols, il occupe un resguardo, propriété collective d'une communauté, et élit un représentant. De 1890 à 1991, les Indiens ont été considérés par la constitution colombienne comme des personnes mineures, et regroupés en trois catégories : sauvage, semi-sauvage et civilisé. Depuis la nouvelle Constitution (1991), les adultes sont devenus des citoyens à part entière, possédant le droit de vote, la nationalité colombienne ou l'autorisation de franchir les frontières du pays. Cette reconnaissance par l’administration colombienne s'explique principalement par l’effet catalyseur du "réveil indigène" (2), impulsé par "l'affaire Planas" de 1970 où furent assassinés des dizaines d’Indiens.

Depuis 1985, les forces armées colombiennes ne possèdent plus le contrôle intégral du territoire du Massif. Deux blocs de rébellion sont en effet apparus : le front guérillero "Manuel Vasquez Castaño", du nom de l’un des fondateurs de l’Armée de Libération Nationale (ELN), puis des groupuscules des Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes (FARC) (3). Les forces armées nationales ne contrôlent plus que les villes et routes situées dans les plaines et quelques casernes disséminées dans des villages andins. Dès 1500 mètres d’altitude, les barrages sont formés par les guérilleros qui filtrent le passage des autobus et de quelques rares voitures. Largement soutenue par cette population andine, constituée de paysans et d'Indiens, l’ELN assure le maintien de l’ordre et tente de diffuser un discours idéologique autour du concept de "démocratie directe" (4) en créant une dynamique associative au sein des resguardos ou des municipalités.

A cet imbroglio géopolitique s’ajoute, depuis la fin des années 80, une mutation économique issue de la sphère illégale, qui a bouleversé les rapports de force entre militaires et guérilleros. Auparavant, des altercations répétées alimentaient un climat de vive violence à des fins de contrôle de territoire. Depuis la plantation des cultures interdites, comme c'est le cas dans de nombreux autres départements du pays où existent ces cultures, les affrontements sont rares et peu virulents, et ne servent qu’à justifier des activités belligérantes auprès de leur commandement. La question principale de la répartition du territoire n'est plus directement réduite à la seule occupation militaire : elle obéit à des enjeux financiers tirés principalement des activités liées au trafic de cocaïne et d'héroïne. La raison de ce statu quo territorial trouve sa principale racine dans le développement des champs de pavot, jusqu’alors introuvables sur le sol colombien, et des revenus importants tirés de la vente du latex et de la morphine-base. Le trafic profite financièrement à tous les acteurs du Massif selon des logiques économiques différentes.

Le témoignage d’un testafero, un trafiquant qui achète la morphine-base dans le Massif aux paysans et la revend à Popayan à des grossistes, illustre parfaitement cettte forme patente de corruption :

    Policiers et militaires contrôlent les deux routes qui mènent au Massif. Je fais le trajet deux à trois fois par mois en moto, depuis deux ans. Un jour, ils m’ont arrêté, m’ont expliqué qu’ils savaient ce que je faisais. Ils m’ont fait comprendre qu’ils me laisseraient passer si je les payais. Depuis, ils m’arrêtent environ une fois par mois et je dois leur laisser un million de pesos par kilo de morphine base transporté. Soit en moyenne trois millions de pesos, ce qui représente vingt fois leur salaire mensuel !  (5)
La région compte aujourd’hui quelque 300 000 habitants largement représentés par les métis qui sont installés dans les plaines et les petites villes. Selon les propos d'un responsable du CIMA (6), près de 20 000 familles du Massif dépendent directement du trafic de drogues (coca et pavot), et près de 80 % de l’économie du Cauca est régulé par l'argent du narcotrafic. Même si ce chiffre ne peut être vérifié, bon nombre de trafiquants du département du Valle del Cauca se sont repliés sur le département du Cauca, et plus précisément à Popayan, depuis la dé(re)structuration du Cartel de Cali. L'une des explications provient de la mise en place de la loi "Paez" (7), autorisant tout indigène à être exonéré d’impôts lors d’une création d’entreprise. En réalité, cette loi est détournée par les narcotrafiquants à des fins de blanchiment : ils achètent à vil prix le nom d'un Indien pour profiter des avantages de la loi.
 

La soudaine mutation économique des Yanaconas

Sur les hauteurs du Massif, une communauté indienne s’est adaptée aux rudes conditions climatiques en développant une économie agricole de subsistance. Selon Beatriz Nates Cruz, ces Yanaconas (esclaves en langue quechua) se seraient installés au sud de la Colombie après avoir été utilisés comme porteurs par les conquérants espagnols au XVIe siècle. Victimes des larges exactions des colons lors de la constitution des grandes propriétés agro-industrielles après la Seconde Guerre mondiale, totalement ignorés par l’État et les schémas d’aménagement du territoire, les Yanaconas ont survécu en développant des cultures de subsistance (maïs, haricots, pommes de terre) et en maintenant quelques troupeaux. Dès le début des années 80, l’ouverture des deux seules routes traversant le Massif leur a permis d'accéder à de grands marchés hebdomadaires, comme celui de Popayan, la capitale du département du Cauca. Cette augmentation des productions agricoles licites a eu deux principales conséquences : une déforestation croissante des versants andins et une subordination nouvelle et fulgurante à l'enrichissement personnel. Le cycle nouveau, déforestation/profit, a été non seulement à la base d’une rapide monétarisation de cette communauté, mais surtout à l’origine de l’ouverture de cet espace andin au monde extérieur, représentée, par exemple, par le colportage des produits de consommation au sein des resguardos. Dès 1991, et dans ce nouveau contexte de monétarisation, les chutes successives des cours des produits agricoles ont fortement incité Indiens et paysans à développer des cultures illicites, afin notamment de maintenir leurs pouvoirs d'achat. Paradoxalement, comme le souligne Nates Cruz, ce sont l'introduction et le développement considérable des cultures du pavot qui ont permis de soulever les problèmes de conditions de vie des indigènes Yanaconas.

Car l'enjeu est devenu politique. Avec la Constitution de 1991, les Indiens ont accédé aux droits civiques de tout citoyen colombien et sont devenus une nouvelle source de clientélisme par le biais des bulletins de vote. Pour les partis locaux, et surtout pour l’ELN, cette région est un espace idéal pour colporter de nouvelles promesses : les routes sont rares et souvent impraticables ; les dispensaires médicaux et écoles sont isolés, et souvent dépourvus de matériels élémentaires ; la plupart des maisons ne possèdent ni eau, ni électricité… Selon nombre de représentants associatifs, un Indien gagne en moyenne le tiers du salaire d’un ouvrier colombien, sans faire appel à la coca ou au pavot. Le problème éducatif est encore plus grave : une personne sur trois est analphabète et "ceux qui ont la chance d’aller à l’université se comptent sur les doigts de la main" (8).

Les Yanaconas exigent dorénavant que leurs enfants puissent être scolarisés et que la communauté puisse vivre dans des conditions décentes, malgré l'isolement géographique des vallées de la Cordillère. L’espoir est à portée de main, comme le croit un interlocuteur du CRIC : "Il suffit de semer, de récolter et de vendre nos récoltes pour obtenir des pesos - la monnaie colombienne –, avec lesquels nous pourrons nous offrir des produits de première nécessité. Mais pour cela, les cours agricoles doivent rester assez élevés pour que le paysan puisse tirer assez de bénéfices de son exploitation". A l'opposé, des cultivateurs enfourchent fièrement des motos de marque japonaise et/ou installent des appareils électroménagers (télévisions, réfrigérateurs) au milieu de leur cuisine rudimentaire, malgré l'absence d’électricité.
 

L’apparition du pavot

De nombreux témoignages d'Indiens du Massif et de la région de Tierradentro, située au nord du département du Cauca, tendent à démontrer que les premières graines de pavot leur ont été proposées dès le début des années 80, par des inconnus (9). C'est à partir de 1987 que les indigènes ont démarré une production plus importante, soit en moyenne un hectare par famille, à partir de trois variétés de pavot se différenciant par la couleur : rouge, blanche et mauve. Dans un premier temps, ces cultivateurs ou amapoleros allaient sur les marchés des villages vendre la mancha ou goma, le latex tiré des capsules de pavot, àdes intermédiaires appelés couramment des magicos ou des gomeros. Selon les Indiens, ces intermédiaires reprenaient la route de Cali ou de Pereira et revendaient le latex à d’autres trafiquants, ces deux villes étant la base d’action des principaux "cartels" du pays et le site des laboratoires de transformation en héroïne. A la fin des années 80, de nombreux versants du Massif Colombien abritaient des champs de pavot, couvrant jusqu’à quatre hectares (10). Toutes les familles indiennes possédaient au moins un lopin de fleurs blanches ou rouges, en bordure des chemins ou dans un coin du jardin.

Les raisons de cette implantation sont diverses: le Massif offre des terres cultivables à plus de 2 500 mètres, sous des conditions climatiques adaptées à l'essor du pavot ; en second lieu, le trafic est facilité par le manque de policiers et par la complicité implicite des guérilleros. Mais comme l'explique nombre des amapoleros, c’est d'abord une question de rentabilité : "En vendant du maïs ou des patates, nous arrivons tout juste à couvrir les coûts de production. La vente de l’opium puis de la morphine-base, nous a permis de faire des bénéfices. A présent, nous pouvons manger à notre faim, habiller nos enfants, et acheter des médicaments pour se soigner". Aux alentours des villages de San Sebastian et de Almaguer (11), un hectare produit au minimum huit kilos de latex, soit moins de cinq cent grammes de morphine-base après transformation. A partir d'un prix moyen de 500 pesos le gramme de latex, la récolte double d’un seul hectare de pavot, superficie moyenne de chaque famille de la région, peut rapporter jusqu’à dix millions de pesos à l’année – un peu moins de $10 000 dollars US – soit près de cinq fois le salaire minimum annuel d’un ouvrier colombien. Au moins, vingt fois plus que le bénéfice réalisé pour la culture du maïs.
 

L'incidence des "accords du pavot" sur le trafic

Les "accords du pavot" (12), signés en mai 1992 par les représentants des communautés indigènes – excepté les Yanaconas – et le Gouvernement, ont radicalement modifié cette première configuration du trafic. Suite aux premières campagnes d’éradication, les gomeros sont allés acheter le latex directement chez les cultivateurs, les incitant par ailleurs à acheter des produits chimiques afin de transformer le latex en morphine-base. A partir de l’été 1992, la plupart des amapoleros ont fabriqué de la morphine, appelé "M", avec l’appui d’un spécialiste de la chimie envoyé par les trafiquants de Cali.

Les avantages de ce changement sont en effet significatifs pour l'ensemble des acteurs de ce trafic. La vente de la morphine, au lieu du latex, permet au vendeur de faire de plus grands bénéfices et à l’acheteur de transporter de petites quantités afin de minimiser le risque d'être interpellé. La plupart des familles indiennes du Massif élaborent la morphine-base dans leur cuisine tout en augmentant le nombre de parcelles de pavot. L’avantage de la transformation en morphine-base est d'ordre financier : en avril 1996, le gramme de latex se vendait autour de 500 pesos (13) (50 cents US) alors que le gramme de morphine-base s'échangeait entre 10 000 et 12 000 pesos (10 à 12 dollars US), sachant qu’il faut au maximum 15 grammes de latex pour réaliser un gramme de "M". Pour les trafiquants qui détenaient les laboratoires mobiles de morphine, notamment aux environs de Popayan et de Cali, ce transfert de compétence leur a permis d'échapper à la détection/répression et de réaliser un profit supplémentaire en vendant les précurseurs chimiques aux cultivateurs indiens.

D’après deux hypothèses selon lesquelles près de la moitié des 20 000 familles du seul Massif Colombien possèdent au minimum 200 plants de pavot (soit une parcelle de 40 m2), et qu’en moyenne une famille sur cinq détient au moins un hectare, la surface minimale estimée de cultures de pavot est de 2 000 hectares. La projection moyenne de la production annuelle minimum de latex est de 14 tonnes, soit environ 700 kilos d'héroïne. Ces chiffres corroborent le témoignage du testafero. Des cinq réserves indigènes du Massif, ce trafiquant estime la production annuelle à quelque 25 tonnes de latex permettant de fabriquer quelques 2 500 kilos de morphine-base, soit 1 200 kilos d'héroïne. Cela représenterait une surface de 3 500 hectares, qui pourrait être la superficie moyenne de cette région depuis au moins deux années (14). En prenant comme référence le prix de vente au détail de l'héroïne sur le marché américain en 1996, soit $200 dollars US, le chiffre d'affaires des trafiquants d'héroïne (15), extraite du Massif Colombien se situe entre 140 millions et $240 millions de dollars US.

Cependant, l'extension des cultures serait limitée à un maximum de trois hectares par famille par le front "Manuel Vasquez Castaño"de l’ELN, dans le souci premier de préserver l’environnement. Car ici et contrairement à leur politique nationale de prohibition des cultures, l’ELN ferme les yeux sur le trafic (16) même si le discours du commandant résume la vigilance des guérilleros sur le trafic des amapoleros : "Nous laissons les gens cultiver du pavot mais nous tentons de contrôler comment ils dépensent cet argent".
 

Les méfaits de l’argent du pavot

Depuis une décennie, les trafiquants arpentent les routes de terre et de boue du Massif à la recherche des dérivés du pavot (17), le nouvel "or blanc" des Andes. En quelques années, ils ont laissé aux autochtones le pouvoir de changer radicalement leur mode de vie. Un ancien guérillero du mouvement d'autodéfense "Quintin Lame" pose la nouvelle problématique :

    La bonanza du pavot a modifié le mode de vie ancestral. Beaucoup de producteurs ont abandonné les règles de la communauté et les codes de bonne conduite envers la vie et la nature, et ce pour suivre le mirage de l’argent facile. Au-delà des dégâts causés par l’apparition de l’alcoolisme et de la prostitution, nous sommes aujourd’hui confrontés à un autre danger, l’achat d’armes.
Ce changement est encore plus flagrant chez les paysans métis, qui forment les autres producteurs de pavot. "Ces hommes ont abandonné la machette, le cheval et le café pour le revolver, la moto et le Brandy (cognac local)" constate Nates Cruz. Deux principaux facteurs expliquent ce changement de mode de vie. Le premier est lié à la mise en place des "accords du pavot". En réalité, et du fait de la présence de la guérilla, les programmes d’éradication n'ont pu être réalisés que partiellement au sein même du Massif, entraînant un déplacement des cultures en des lieux reculés ou vierges de toutes cultures comme le "paramo". Par ailleurs, nombreux furent les cultivateurs à se mobiliser contre la conception et la réalisation du "Plante", le programme national d’éradication et de substitution aux cultures illicites. Par l'intermédiaire du CIMA, ils déclarèrent publiquement : "Nous ne sommes pas des délinquants en marge de la loi si nous faisons vivre nos familles avec les mal-nommées cultures illicites".

Le second facteur tient à la pérennisation d'un climat de violence. Les bénéfices du trafic ont permis l'achat en nombre important d’armes, de revolvers et de carabines. Ces armes sont utilisées à des fins de "protection personnelle", se traduisant par de sanglants règlements de compte, et pour protéger paysans et Indiens des exactions provenant essentiellement des milices paramilitaires d’extrême droite – "paras" –, alliées aux narcotrafiquants.

Cette alliance est en effet à l’origine du "narco-paramilitarisme" colombien. Implantés principalement à Cali, les "narcos" sont majoritairement de grands propriétaires terriens possédant des milices fortement armées. Servant à leur protection, elles sont aussi utilisées pour combattre la guérilla, symbole du communisme, et pour terroriser les populations vivant dans les zones de production et de trafic. Ces grands propriétaires sont au cœur d’un système paradoxal. D’un côté, ils doivent restituer aux Indiens les terres de leurs ancêtres dans le cadre de l'application de plans nationaux. De l’autre, ils tentent de récupérer ces domaines selon deux méthodes : en faisant intervenir directement les milices (tortures, massacres, viols), incitant de fait les nouveaux propriétaires indigènes à revendre ces terres (parcelles achetées à prix d’or grâce aux profits blanchis du trafic de drogue) ; et/ou en proposant à ces cultivateurs de produire des cultures illicites profitant ainsi indirectement de l'exploitation de ces terres. Ce que l’on pourrait définir comme le "narco-esclavagisme".

Cette spirale de violence est l'une des plus graves conséquences socio-économiques liées à l'apparition des cultures de pavot. Dans certains villages, de nombreux jeunes hommes, âgés de plus de 16 ans, ont été inhumés, victimes d'homicides par le seul jeu du règlement de compte. L'introduction de cette forte accumulation de capital a des effets de réaction en chaîne. L'enrichissement personnel, la consommation des produits de la société occidentale –notamment orchestrée par les trafiquants de drogue à l'échelle régionale –, et le recours abusif aux boissons alcoolisées furent les trois principaux vecteurs de la disparition de toute une jeune génération masculine.
 

La facture écologique

L’expansion des cultures de pavot a entraîné un déboisement anarchique, qui touche même des lieux "sacrés" jusqu’alors épargnés par la main de l’homme, et pose une nouvelle problématique écologique. Depuis le début des années 90, la plupart des Yanaconas ont abandonné une production casera de latex, qui permettait de gagner "l’argent qui fait vivre la maison", pour réaliser une production commerciale de morphine-base. Les plus importants amapoleros possèdent jusqu’à cinq hectares de pavot, sur des parcelles accrochées aux pentes fortement inclinées des versants andins. Grâce à ces importants bénéfices, ils achètent, dans un premier temps, des produits de consommation tels que des vêtements, des appareils électroménagers, des armes ou des moyens de locomotion (vélos, motos). Puis, ils investissent dans l'achat de graines, de matériels agricoles et surtout de têtes de bétail afin de bonifier l’élevage extensif. Enfin, ils tentent de déboiser de nouvelles terres vierges à près de 3000 mètres d’altitude, afin d’y semer principalement du pavot.

Mais cette course au profit amène de nouveaux coûts et de nouveaux problèmes écologiques. La semence de pavotet la récolte du latex obligent en effet les cultivateurs à faire appel à une main d’œuvre extérieure (18), venant spécialement des grandes villes voisines. "Il faut environ une vingtaine de peones (ouvriers) par hectare lors de la récolte qui dure un mois. Le salaire journalier est de 3 000 pesos ($3 dollars US) logés et nourris" note un amapolero yanacona. La rotation des cultures n’étant pas appliquée, la terre s'appauvrit très vite après cinq ou six ans d’exploitation. Les cultivateurs sont alors contraints d’acheter de l’engrais, soit un coût de 20 000 pesos ($20 dollars US) à l’hectare.

Le développement de cette culture illicite entraîne malheureusement une importante déforestation (19) de sites écologiquement conservés à l’instar des páramos. Cette destruction, estimée par les experts à 2,5 hectares de bois par unité de pavot semée, est en train de provoquer une modification irréversible de cet écosystème andin : les intenses pluies ruissellent le long des fortes pentes, provoquent des glissements de terrain et déposent la couche sédimentaire dans les rivières. Les pluies ne pénètrent plus le sol et ne peuvent donc pas alimenter les nappes et les sources d’eau. L'exemple du tremblement de terre de 1994 dans la région de Tierradentro, réserve des Indiens Paeces, en est la parfaite illustration. Les secousses telluriques ont provoqué le glissement d'un pan d'une montagne, largement déboisée à des fins illicites, dans la vallée de la rivière Paez entraînant la création d’un barrage. En quelques minutes, une poussée d’eau a démoli ce barrage de terre et a balayé, telle une immense vague, le fond de cette vallée sur des kilomètres, emportant villages et cultures, hommes et animaux. Juan Tama, héros de la résistance indigène face aux conquérants espagnols (18ème siècle), a été accusé d'être le commanditaire de cette catastrophe : sa colère se serait ainsi exprimée à l'égard des Indiens qui auraient gagné de l'argent sale en tirant profit des cultures illicites.

Devant les dégâts observés du fait de la soudaine apparition du pavot au sein de la communauté Yanacona, les plus âgés restent persuadés que les propriétaires terriens, directement ou indirectement impliqués dans le trafic de drogues, sont les responsables de ce jeu de massacre humain, culturel et environnemental.


Bibliographie

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    COLOMBIE, Thierry, De la colombianisation à la démocratisation - Colombie, La dépêche Internationale des drogues, n° 40, janvier 1995.

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Annexe

Carte du Massif Colombien


Notes

* Enquête réalisée au mois d'avril et de juin 1996, au sein du Massif Colombien. Une partie de cette investigation fut publiée dans la Dépêche Internationale des Drogues en novembre 1996 (n° 61) et dans le rapport annuel de l'O.G.D (1996). Voir, en annexe, la carte relative au Massif Colombien.

1. Le Cauca compte cinq importantes communautés d’Indiens : Paeces, Totoroez, Guambianos, Yanaconas et Coconucos. Regroupées autour du Conseil Régional Indigène du Cauca, elles possèdent leurs propres réserves tout au long de la Cordillère. (Entretien avec un réprésentant du CRIC, Conseil Régional Indigène du Cauca, à Popayan)

2. Ce "réveil" fut impulsé par la création du Conseil Régional Indigène du Cauca (CRIC), fédération des communautés indigènes, et par le mouvement d’autodéfense Quintin Lame. En 1991, ces guérilleros ont déposé les armes en signant les "accords de paix" avec le gouvernement.

3. Ces deux mouvements constituent les deux principales forces d'opposition armée de la Colombie, depuis 1964. Créée par le prêtre Camillo Torres, mort au combat en 1966, l'ELN suit une ligne chrétienne et guévariste. Largement soutenue par Fidel Castro, elle compte plus de 1500 guérilleros, dispersés au sein d'une cinquantaine de fronts dans le pays. Depuis sa création, les FARC sont commandées par Manuel Marulanda, un ancien paysan. Cette armée de professionnels, estimée entre 5000 et 10000 hommes, contrôlent entre 65 et 70 fronts, et de plus en plus de quartiers urbains défavorisés.

4. Cette pratique politique, inspirée de la "théologie de la libération" chère à la ligne chrétienne des dirigeants de l’ELN, est appliquée dans la plupart des municipalités tenues par les guérilleros. Les adultes doivent en effet se réunir périodiquement afin de présenter leurs problèmes et tenter d’y remédier grâce à une réflexion et à des actions communes. Ils élisent ainsi un cabildo popular (élu du peuple) dont la fonction principale est d’obtenir auprès de l’administration les "nécessités insatisfaites" demandées par la population. Impulsée légalement par le CIMA (Comité d’intégration du Macizo Colombiano), ce type d’initiative populaire est une première en Colombie.

5. Cette pratique des policiers de la base anti-drogue située dans le nord du Cauca, proche du Huila, fut confirmée par la recherche entreprise par une proche collaboratrice du sociologue Alfredo Molano. Les testaferos sont taxés à hauteur de 50 % de leurs livraisons, quand les policiers décident de les arrêter.

6. Crée en 1991, le Comité le Comité d’Intégration du Macizo Colombiano se définit comme une plate-forme de revendications sociales et politiques, et tente de mener à bien des projets culturels indigénistes. Son objectif est de sensibiliser les Colombiens aux difficultés de la population de cette. Le CIMA fait partie d'un ensemble d'associations émanant de de la politique de la démocratie directe appliquée par l’ELN.

7. Instaurée après le tremblement de terre de Tierradentro en 1994.

8. Entretien avec le président du CIMA, Popayan, avril 1996.

9. Certains prétendent que ce sont les guérilleros qui auraient proposé les premières graines ; d'autres pensent que ce sont des émissaires des cartels des villes de Cali et de Pereira.

10. Le pavot est apparu officiellement en 1991. Estimation de la Police anti-drogue : 1 160 hectares. Quatre ans plus tard, le chiffre annoncé est de 20 000 hectares, soit une production potentielle de 15 tonnes d’héroïne.

11. Les villages du Massif Colombien ont été construits par les Espagnols, alors à la recherche des mines d’or. L’Histoire retient que les plus riches de ces mines, situées autour d’Almaguer, furent ensevelies par un tremblement de terre en 1765.

12. Ces accords avaient pour but d’éradiquer le pavot de façon manuelle en échange de programmes de substitution. Selon le porte-parole du Conseil Régional Indigène du Cauca, les trois-quarts des cultures ont été éliminés par les Indiens Paeces, les plus concernés par cette culture illicite. Mais les difficultés socio-économiques liées au tremblement de terre de Tierradentro, en juin 94, ont incité nombre d'anciens cultivateurs à semer à nouveau du pavot pour assurer des revenus substantiels.

13. Selon le témoignage d'un intermédiaire, le gramme de latex ne valait plus que 150 pesos lors de la dernière récolte, en octobre 95. Comme il l’expliquait fort logiquement, le prix chute au moment de la récolte, soit tous les 5/6 mois (avril/mai et octobre/novembre). Il semblait surpris de ne pas avoir été le témoin d'une baisse en avril/mai1996. L'une des explications tient à la forte croissance de la demande d'héroïne colombienne aux Etats-Unis. Ce testafero achetait la morphine base, autour de 12 000 pesos le gramme. Il le revendait entre 14 000 et 16 000 pesos à un autre intermédiaire qui le revendait autour de 20 000 pesos. Entretien réalisé à Popayan, en avril 1996.

14. En 1992, un document du département de la Justice des USA estimait que le département du Cauca abritait 3600 hectares de pavot, derrière les départements de Huila (5527 ha) et de Tolima (5965). Pour un total de 19442 hectares. In Colombian heroin – a baseline assessment, April 1994.

15. La "White Colombian" est apparue en Amérique du Nord, à la fin des années 80. A la différence des autres héroïnes, asiatiques et mexicaines, elle est inhalée. Ce mode d’administration évite l’usage de la seringue, et par conséquent les risques de contamination par voie intra-veineuse.

16. Toutes les informations convergent vers un même constat : les guérilleros de l’ELN ne semblent pas imposer de taxes aux testaferos mais ceux-ci feraient des « cadeaux » aux guérilleros pour atteindre les zones de cultures (argent, nourriture, vêtements, etc).

17. Selon le sociologue Alfredo Molano, certaines communautés indiennes du Cauca savent produire de l'héroïne (de la "H"). La transformation se réaliserait au sein de laboratoires mobiles. In Cultivo y produccion de amapola en algunos municipios del sur del Tolima, occidente del Huila, Cauca y centro de Narino, miméo, Bogota, 1992.

18. La demande est telle que les producteurs de café de Timbio se sont plaints devant les caméras de télévision de ne pas avoir assez de main d’œuvre pour récolter "l’or noir" de la Colombie (juillet 1996). L'une des explications invoquées par ces producteurs est la suivante : les collecteurs de café sont payés deux fois moins que ceux qui incisent les capsules de pavot pour recueillir le latex.

19. Les experts colombiens chiffrent à près de 200 000 hectares par an, la surface déboisée pour obtenir la récolte de feuilles de coca, marijuana et dorénavant de latex.


L’auteur

Thierry Colombié, économiste, est attaché de recherche au Centre International de Recherche sur l'Environnement et le Développement (CIRED/CNRS) et collaborateur à l'Observatoire Géopolitique des Drogues (OGD) à Paris. Il travaille actuellement sur l'économie souterraine de la drogue en France, plus particulièrement sur les organisations criminelles. Il est le co-auteur d'un rapport à lObservatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT) sur les "Filières des produits psychotropes à partir des soirées de musique techno" (1999).


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